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Abbas : « Une fois qu’on a commencé avec un Dieu, autant continuer en changeant de prophète »

01/11/2016 | Sandrine Dippa

Après l’islam, le christianisme ou encore le bouddhisme, Abbas dévoile Les Dieux que j’ai croisés, un opus consacré à l’hindouisme. Le livre regroupe des photographies principalement en noir et blanc prises au Sri Lanka, en Inde, au Népal et à Bali sur trois ans. Entretien avec le photographe de l’agence Magnum.

- Le Monde de la Photo : Racontez-nous la genèse de cette série sur l’hindouisme au Sri Lanka, en Inde, au Népal et à Bali.
 Abbas : Je travaille depuis 40 ans sur Dieu et les bêtises que les gens font en son nom. Après l’islam, le christianisme et les religions polythéistes ainsi que le bouddhisme, j’ai tout naturellement voulu commencer un travail sur l’hindouisme.
 
- MDLP : Pourquoi cette fascination pour l’hindouisme et pour les religions ?
Abbas : J’ai commencé à m’intéresser aux religions avec Khomeyni et la révolution iranienne que j’ai documentée pendant deux ans. Pendant mon reportage, j’ai vu que la vague de passion et de ferveur religieuse n’allaient pas s’arrêter aux frontières de l’Iran. J’ai donc travaillé sur l’islam pendant sept ans pour tenter de comprendre. Une fois qu’on a commencé avec un dieu, autant continuer en changeant de prophète. J’ai donc poursuivi avec les autres religions.

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Au temple Ranghanataswamy, un éléphant donne, contre quelques pièces de monnaie, sa bénédiction avec sa trompe à une pénitente. Celle-ci a offert ses cheveux à la divinité du temple, sa tête est couverte d’une pâte de curcuma protectrice ; Tiruchirappalli (Trichy), Inde. © Abbas / Magnum Photos (pages188-9)

- MDLP : Quel rapport ces populations entretiennent-elles avec Dieu ?
Abbas : Le rapport qu’ont ces populations à la religion est différent. Les monothéistes, musulmans, chrétiens ou juifs, pratiquent souvent leur religion une fois par semaine. Les hindouistes, eux, ont un rapport permanent à la religion. Car ce n’est pas seulement une religion. C’est aussi une façon de vivre, une philosophie. Quand on vénère 330 millions de dieux qui ont chacun une spécialité, ça prend tout de suite beaucoup plus de place ! Leur foi n’a rien de privé. Tout ce qu’on voit dans le livre a été capturé en public. Ça a d’ailleurs été assez facile à photographier. J’ai essayé de suggérer le côté intime avec la photo d’une femme dont le sari est attaché à un homme priant dans l’océan, mais ces moments restent rares.
 
- MDLP : En tant qu’étranger, est-ce compliqué de s’immiscer dans leur quotidien ?
Abbas : Non, car ces pays sont ouverts aux étrangers et aux touristes. Comme je l’ai indiqué, j’ai travaillé dans des lieux publics. J’estime que j’ai donc tous les droits et que je n’ai pas besoin de demander de permission. En revanche, dans les lieux privés, comme les temples, on m’a parfois interdit de photographier. Je n’insistais pas, car je n’ai aucun droit. Globalement, mon appareil a été bien accueilli. En Inde, il est même arrivé que les gens en fassent trop. Ils posaient, riaient ou faisaient le signe de la victoire. J’ai dû parfois les retenir !

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Seize jours après sa crémation, les cendres, ainsi que trois os de la défunte, sont jetés dans l’océan ; Varkala, Inde. © Abbas / Magnum Photos

- MDLP : On a l’habitude de voir des images très colorées de ces pays, notamment de l’Inde. Pourquoi ce choix du noir et blanc ?
Abbas : D’une part, c’est par habitude. Lorsque je travaille, je vois en noir et blanc. Le matin, lorsque je descend dans la rue, il y a un espèce de filtre qui s’installe : les couleurs que vois se transforment automatiquement en différents tons de gris, de noir et de blanc. L’autre raison est qu’avec ce travail, je ne montre pas la réalité, je la transcende. Le noir et blanc me permet de me concentrer sur l’action. L’Inde est tellement colorée que j’ai quand même mis quelques photos en couleur à la fin du livre. Pour ces images, je n’ai pas photographié en couleur, j’ai photographié la couleur. Elle est le personnage principal.

- MDLP : Vous écrivez qu’en Inde « tout est sale, poussiéreux, négligé (…) il va me falloir un grand effort pour rester zen et voyager trois ans dans ce pays, sans craquer ni abandonner ce projet » ; avec le recul comment avez-vous finalement vécu cette expérience ?  
Abbas : En Inde, j’ai essayé de transcender la saleté pour me concentrer sur ce qu’il y a d’intéressant. J’ai souvent craqué car j’étais tout le temps malade. Mais j’ai tenu 3 ans, j’ai du mérite ! En occident tout est plus ou moins rationnel, là-bas, c’est une autre dimension. Quand vous allez dans les temples, par exemple, et que les rats sont des dieux qu’on abreuve de lait vous vous dites que vous n’avez pas la même relation aux choses. Mais c’est ce qui est aussi fascinant. Pour un photographe, essayer de capter cette autre dimension est intéressant.
 
- MDLP : Quels sont vos projets ?
Abbas : Je termine un livre sur le judaïsme. Je n’ai pas prévu d’exposer les images des Dieux que j’ai croisés pour le moment.

- Le site d’Abbas

Crédit image d’accueil : Abbas by Melisa TEO

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