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Brevet Amazon : tempête dans un verre d’eau ?

15/05/2014 | Franck Mée

Toute la presse en parle depuis le milieu de la semaine passée : Amazon a déposé un brevet sur, en résumant, la « photo de produit sur fond blanc ». Pis, de l’avis général, ce brevet est inapplicable. Alors pourquoi en parler ?

C’est le brevet n°8 676 045, enregistré le 9 novembre 2011 et homologué le 18 mars 2014. Il explique, avec moult détails pratiques, comment obtenir une photo représentant « un modèle, produit, ou tout objet qui doit être photographié et/ou filmé […] apparaissant sur un vrai fond blanc ».

En pratique, ce brevet décrit tout simplement un studio standard, avec un fond cyclo uni, un éclairage pour l’arrière-plan, un support transparent sous le sujet, un appareil photo ou une caméra devant tout cela et un éclairage enveloppant pour le sujet. Il précise certains détails, comme la possibilité d’ajouter des masques pour éviter les reflets lumineux, la puissance et la température de couleur de l’éclairage, les distances relatives des différents éléments et le choix d’un objectif 85 mm ouvert à environ f/5,6 sur un appareil réglé à environ 320 Iso.

Alors, Amazon détient-elle désormais le brevet sur la photo sur fond blanc et devons-nous nous attendre à une série de procès contre les innombrables utilisateurs de telles photos ? Pas si vite…

Inapplicable

Nous l’avons dit, il y a dans ce brevet une foule de détails précis. Il suffit, pour sortir du cadre de ce brevet, d’en modifier un : utilisez un objectif de 135 mm, fermez à f/11, employez des lampes à 5 500 K, et vous êtes tranquille. Pis : à supposer que vous utilisiez réellement cette technique, il est peu probable qu’Amazon parvienne à le prouver. C’est le ton généralement adopté par les commentateurs, qui soulignent l’inapplicabilité de ce brevet, qui le citent comme exemple de « patent troll » ou qui s’en prennent au Bureau américain des brevets et marques, accusé de laisser passer n’importe quoi — souvenons-nous du fameux « brevet sur le rectangle à coins arrondis » accordé à Apple il y a quelques années.

En fait, c’est cette foule de détails qui est étonnante. La plupart des brevets sont déposés avec suffisamment de précisions pour être compris, mais avec des variations, des modifications, et surtout le plus de flou possible pour élargir au maximum leur champ d’application. Ici, au contraire, Amazon n’a pas cherché à déposer un brevet sur un studio permettant des photos d’objets sur fond blanc ; elle a protégé une construction extrêmement spécifique de ce studio.

Cela nous évoque une conclusion logique : ceci n’est pas un brevet d’attaque, mais de défense.

L’actualité des dernières années le prouve : quasiment tout peut être breveté (ceci en est une démonstration), même une technique universellement adoptée par l’ensemble d’une profession, et certains ne s’en privent pas. Des entreprises se sont fait une spécialité de déposer des brevets généralistes, puis d’attaquer ceux qui utilisaient la technique décrite pour exiger l’achat d’une licence : si le montant demandé est raisonnable par rapport au coût financier et humain d’un procès, certains préfèrent payer que prendre le risque de devoir gérer des poursuites.

Amazon ne cherche sans doute pas à attaquer les gens qui font des photos sur fond blanc, mais à s’assurer que personne ne viendra lui réclamer des droits sur les images qui illustrent son site depuis toujours. En donnant un maximum de détails sur son studio, l’entreprise s’assure que personne ne puisse l’attaquer avec un brevet plus général déposé dans ce seul but : quiconque ferait une recherche d’antériorité casserait sans difficulté le brevet Amazon… mais détruirait également le sien !

En fait, Amazon ne cherche pas forcément à breveter l’imbrevetable. L’entreprise s’adapte à son environnement et prend les devants face à une menace potentielle, laquelle est avant tout permise par le fonctionnement actuel du système américain des brevets. En somme, elle bat les trolls à leur propre jeu — et au passage, elle fait parler d’elle.

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  • Si les techniques décrites dans ce brevet sont une compilation de bonnes pratiques connues de tous les professionnels, ce qui est le cas à mon sens, ce brevet ne vaut rien. On ne peut breveter que ce qui est original. Il ne permet donc ni d’attaquer car la demande serait déboutée, ni de se défendre car aucune attaque ne serait valable.
    Ce sujet n’est donc pas une tempête dans un verre d’eau mais un tsunami dans un dé à coudre provoqué par les breveteurs zélateurs d’Amazon...

  • Bien entendu, ce brevet n’est pas valable en Europe où il faudrait que cela soit couplé à une invention mécanique qui, en l’occurrence, n’existe pas.

  • Bonjour,
    Je ne comprends pas le passage crucial de votre article : "En donnant un maximum de détails sur son studio, l’entreprise s’assure que personne ne puisse l’attaquer avec un brevet plus général déposé dans ce seul but : quiconque ferait une recherche d’antériorité casserait sans difficulté le brevet Amazon… mais détruirait également le sien !". Je comprends la notion d’attaque avec un brevet plus général, mais que vient faire dans cette attaque la recherche d’antériorité ? N’est-ce pas une étape préalable à la délivrance d’un brevet ?

    • Oups, ma faute, le texte était long et j’ai taillé un peu brutalement, du coup le résultat n’est effectivement pas très clair…

      Ce que je voulais dire, c’est que si quelqu’un souhaite déposer un brevet généraliste pour attaquer tout azimut, la précision supérieure du brevet Amazon devrait le mettre relativement à l’abri : Amazon pourrait spécifier que sa technique est une avancée spécifique par rapport à un état de l’art général assez flou. À moins que l’attaquant décide de recherche l’origine de ce genre de techniques pour démontrer qu’Amazon n’avait rien inventé ; mais alors son propre brevet serait certainement cassé également, puisqu’encore moins précis donc sans doute encore moins innovant.

      Dans le système américain, a priori, c’est plutôt au déposant du brevet de faire la recherche d’antériorité, l’office étant surtout chargé d’enregistrer les dépôts. Ensuite, c’est au procès — ou, plus souvent, à l’arrangement préalable — que chacun essaie de démontrer coté attaquant qu’il a réellement innové et que l’autre a enfreint cette innovation, et côté défendeur que l’autre n’a pas réellement innové et n’a aucun droit.

  • à part vous personne ne parle de ce brevet qui n’en est pas un

  • Aucun intérêt certes en ce qui concerne la photo ou la webeconomie, par contre, politiquement, c’est intéressant car on voit que dans un système tel que celui des us, ce que vous ne payez (peut-être) pas en impôt pour financer des contrôles a priori permettant d’éviter les comportements de parasitisme et de trollage du business, vous le payez de toutes manières (voir même plus) en protection anti-troll ou en paiement de dommages. Au final, le système US favorise les pervers du business et stresse les entrepreneurs, tandis que le système français frustre les premiers et ralentit les seconds... Mais pour le péquin moyen, vivre dans un monde mieux régulé fait quand même largement la différence...