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Catalina Martin Chico : « Pendant la guerre, elles n’avaient pas le droit d’avoir des enfants, une infirmière faisait d’ailleurs des piqûres contraceptives »

26/11/2018 | Sandrine Dippa

Avec Colombia (Re)birth, Catalina Martin Chico, dernière lauréate du Prix Canon de la Femme Photojournaliste, propose une série sur l’explosion de la natalité chez les ex-guerilleras des Farc. La photographe nous parle de son projet réalisé dans la jungle du Guaviare.

Le Monde de la Photo : Vous avez remporté la dernière édition du Prix canon de la Femme photojournaliste avec Colombia, (Re)birth ? Présentez-nous ce travail réalisé en Colombie dès mai 2017 ?

Catalina Martin Chico  : Colombia, (Re)birth est un travail sur la transition de paix entre les FARC et le gouvernement colombien. Il faut savoir que les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) sont en guérilla depuis 53 ans. Il s’agit du conflit le plus long d’Amérique latine. L’accord de paix, annoncé en 2016, a été quelque chose d’énorme que j’ai voulu raconter à travers le regard des femmes qui ont représenté jusqu’à 40% des combattants. Lorsque l’accord a été signé, beaucoup d’entre elles sont tombées enceintes. Pendant la guerre, elles n’avaient pas le droit d’avoir des enfants, une infirmière faisait d’ailleurs des piqûres contraceptives. Avec l’arrêt de ces injections quotidiennes, il y a eu un réel Baby Boom. J’ai donc voulu raconter l’arrivée de ces enfants, mais aussi l’histoire de ces femmes et de ces hommes qui ont parfois vécu 20 ans dans la jungle, complètement coupés du monde et de leurs familles. Mon reportage se concentre sur plusieurs femmes qui sont en train de revenir dans une société qu’elles n’ont parfois jamais connue, certaines d’entre elles étant rentrées dans les FARC à 11-12 ans. Pour ce reportage, j’ai fait deux voyages. Un premier, avant que les armes soient rendues, les combattants vivaient alors dans les camps fermés. Puis neuf mois plus tard, un second grâce à la bourse Canon. Les camps étaient alors ouverts puis transformés en villages et les combattants retrouvaient leurs proches vivant à l’extérieur. 

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« Je mérite ce bébé ! », dit Yorladis qui vit pleinement cette sixième grossesse. Elle en a eu cinq pendant ses longues années de guérilla dans la jungle. Toutes avortées. La dernière à 6 mois de grossesse. « J’avais des complices et je voulais garder ce bébé, alors quand le commandant passait je mettais les vêtements amples, mais un jour, il est arrivé à l’improviste et m’a envoyé à l’infirmerie. J’ai dû l’accoucher comme un bébé arrivé à terme, il était grand et formé. J’ai fait un trou à côté de ma tente et je l’ai enterré, et j’ai passé deux heures à le pleurer  »
Photo : Catalina Martin Chico

Le Monde de la Photo : Qui sont les ex-combattantes que vous avez rencontrées ?

Catalina Martin Chico : Ce sont des gens qui habitaient dans les petits villages, à la lisière de la jungle. J’ai particulièrement travaillé dans la jungle historique des FARC, la jungle du Guaviare. Il s’agit d’une zone où il y a beaucoup de trafic lié à la production coca. Ces femmes ont souvent grandi en voyant les combattants venir chercher des vivres dans leurs villages. Ils ont de bons rapports avec les villageois. Les enfants ont donc l’habitude de voir ces militaires qu’ils finissent par admirer. Lorsqu’ils deviennent ados, ils se laissent alors tenter. Les personnages que j’ai suivis ont intégré les FARC aux alentours de 11 ans. Ils ont actuellement entre 25 et 35 ans. 

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Olga, c’est son nom de guerre. C’est une des premières « guerrilleras » à être tombée enceinte dans un des 26 camps de transition qui se sont formés comme sas de décompression entre la vie dans la jungle et la vie civile. Avant de rejoindre la guérilla, à 11 ans, elle a vécu plusieurs années dans la rue, mise à la porte par sa mère alors que son beau-père tentait d’abuser d’elle. Maintenant, elle s’appelle Angelina. 
Photo : Catalina Martin Chico

Le Monde de la Photo : Comment avez-vous travaillé sur place ?

Catalina Martin Chico : Normalement, j’aurai dû faire appel à un fixeur. Il s’agit d’un intermédiaire qui - lorsqu’on veut réaliser un sujet dans un pays étranger - nous permet d’obtenir les autorisations et des contacts. Je n’ai pas pu faire appel à ce type de service, car j’y suis allée par mes propres moyens et qu’il coûtait trop cher (150 $ par jour). J’ai donc fait appel à des amis d’amis et à une personne en particulier, un militant qui suivait de très près le processus de paix à Bogota. Il a demandé les autorisations qui m’ont permis d’entrer dans les zones fermées et traverser les checkpoint. Il m’a aussi donné quelques tuyaux pour arriver dans des zones très isolées. Lors de mon premier voyage, par exemple, j’ai dû prendre trois bus, puis une voiture et finir avec deux heures de marche. Une fois sur place, j’ai dû aller vers les gens. Ils n’étaient pas fermés aux journalistes, mais il a fallu un certain temps pour que la confiance s’installe. Je suis restée quinze jours sur place ce qui a été un réel avantage, car j’ai pu tisser des liens. Le fait de voyager seule (sans traducteur, ni fixeur, ni chauffeur) m’a permis d’avoir un accès direct aux gens. Être une femme m’a aussi bien aidé, car j’ai pu dormir sous les tentes avec les femmes, ce qui nous a rapprochées. 

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Dayana a 33 ans. Elle s’est engagée dans les FARC alors qu’elle avait 15 ans, laissant un bébé de quatre mois pour la guérilla. Elle l’a retrouvé il y a trois mois, ainsi que toute sa famille, après 20 ans sans les voir. Il a maintenant 17 ans, il s’appelle Fabian. Entretemps, il a grandi avec son père et ses grands-parents paternels. Depuis l’accord de paix, Dayana a eu une petite fille avec Jairo, un autre combattant.
Photo : Catalina Martin Chico

Le Monde de la Photo : Quel matériel avez-tu utilisé pour cette série ?

Catalina Martin Chico : J’ai utilisé un Canon EOS 5D Mark IV et une optique 24-70 mm f/2,8L II USM, car un grand-angle me permet d’être proche des gens. J’aime beaucoup composer mes images et plus l’optique est grand-angulaire, plus je peux mettre de l’humain et de l’information dans le cadre. Sinon, j’ai travaillé en lumière naturelle. 

Le Monde de la Photo : Avez-vous prévu de compléter cette série ?

Catalina Martin Chico : Oui. J’aimerais beaucoup, car la transition de paix se termine en août 2019. J’ai envie de voir ce que deviennent ces femmes et comment elles vont réussir à rentrer dans la vie. Mais je n’ai pas de financement pour le moment. 

- Le site de Catalina Martin Chico

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