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Delphine Blast : « Aujourd’hui, en Occident, nous avons perdu les rites de passage »

03/07/2018 | Sandrine Dippa

Il ne reste que quelques jours pour découvrir la troisième édition du Festival du Regard. La manifestation entièrement gratuite se déroulant à Cergy-Pontoise invite cette année à découvrir les travaux d’une dizaine de photographes autour du thème Adolescences. Delphine Blast y présente pour l’occasion Quinceañera une série prise en Colombie s’intéressant à la célébration du même nom marquant le passage de l’enfance à la femme adulte. Rencontre.

Le Monde de la Photo : Jusqu’au 8 juillet, vous exposez Quinceañera dans le cadre du Festival du Regard. Présentez-nous cette série réalisée il y a trois ans en Colombie…

Delphine Blast : La quinceañera est une tradition célébrée dans de nombreux pays d’Amérique latine. Cette fête d’anniversaire des quinze ans symbolise pour la jeune fille le passage de l’adolescence à l’âge adulte. Il s’agit d’une vraie célébration, comme pour un mariage. Entre l’achat de la robe, la location des musiciens, de la salle de fête, du banquet pour les convives, du gâteau, des bijoux, les familles dépensent des sommes considérables. Bien que certains préfèrent garder leur argent pour les études de leurs enfants, d’autres économisent jusqu’à 3 ans pour cette journée. Je me suis particulièrement intéressée aux familles défavorisées du sud de Bogota qui ont parfois dépensé 5 000 $ alors qu’elles n’ont pas d’argent. De l’extérieur, cela peut paraître paradoxal, mais pour eux cette étape est très importante dans la construction de la jeune fille.

MDLP : Pourquoi vous êtes-vous intéressée à ce rite de passage ?

D.B : Aujourd’hui, en Occident, nous avons perdu les rites de passage alors qu’il y a quelques années les peuples fonctionnaient avec des étapes bien marquées à l’adolescence et à l’âge adulte. On en retrouve encore dans les sociétés traditionnelles en Afrique, par exemple au Kenya ou en Tanzanie chez les Massaïs, surtout pour les garçons, et en Amérique latine. On se retrouve aujourd’hui avec une société d’hommes non initiés. Et il en est de même pour les femmes. Aujourd’hui, par exemple, lorsqu’on évoque la femme on essaie de gommer les traits liés à son corps comme les règles qui sont taboues. J’ai décidé de travailler sur ce rite, car je trouve cette célébration très importante notamment sur le plan émotionnel et symbolique. Ça me touchait particulièrement en tant que femme.

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Photo : Delphine Blast / Hanslucas, série Quinceañera


MDLP : Comment cette cérémonie se déroule-t-elle ?

D.B : Elle débute en général le soir, vers 22 heures. Dans un premier temps, la jeune fille est préparée : elle va chez le coiffeur, on lui pose parfois de faux ongles… En amont elle a déjà choisi sa robe. Lorsque la cérémonie commence, elle pénètre dans le lieu de réception en général accompagnée de quinze garçons, les chambelanes (cavaliers), qui l’aident à faire son entrée. Il y a ensuite un repas, des discours, l’ouverture d’un bal avec la famille et les amis. Un moment-clé dans la soirée est la cérémonie des chaussures. Lorsqu’elle se présente dans la salle, la jeune fille est en talons plats et au milieu du repas, par exemple, le père s’agenouille et lui change ses chaussures pour des talons hauts, symbolisant ainsi sa transformation en tant que femme. Pendant la soirée, la robe aussi est parfois changée pour un modèle plus court et moins bouffant. Des des messes spéciales peuvent aussi être dites. Il faut cependant savoir que la cérémonie varie d’un pays à l’autre mais aussi en fonction du lieu (ville ou campagne).

MDLP : Qu’est-ce qui change concrètement pour l’adolescente à l’issue de sa quinceañera ?

D.B : Elles ne changent pas du jour au lendemain. La différence majeure est qu’elles se sentent accueillies en tant que femmes adultes. Le changement est plus psychologique pour elles et leurs familles. Certaines restent des enfants et c’est au cours de l’année qu’elles vont progressivement devenir femmes et trouver leurs places dans la société. Je pense aussi que cet événement rapproche beaucoup les mères et leurs filles. J’ai par exemple assisté à une cérémonie très émouvante organisée par une mère malade qui a utilisé une partie des fonds de son opération pour célébrer la quinceañera de son enfant. À l’ouverture des festivités, le père étant absent, c’est elle qui a changé les chaussures plates en talons hauts l’accompagnant ainsi dans ce rite.

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Photo : Delphine Blast / Hanslucas, série Cholita

MDLP : La plupart de vos images ont été prises en extérieur. Qu’avez-vous utilisé comme éclairage et comme matériel pour cette série ?

D. B : J’ai travaillé avec un Nikon D4 et un D800. Pour ce qui est des optiques, j’ai opté pour un 35 mm afin de saisir le contexte, car ce qui est intéressant, c’est de voir le contraste entre le faste des robes très colorées et leur environnement. Concernant l’éclairage, tout a été réalisé en lumière naturelle car à l’époque, je n’aimais pas m’encombrer avec trop de matériel. Et puis je connaissais moins la lumière artificielle. Aujourd’hui, ça a changé puisqu’une de mes dernières séries sur les Cholitas a été réalisée en studio.

MDLP
 : Justement, en parlant de cette série sur les Cholitas, qui sont ces femmes à qui vous avez consacré une série en 2016 ?

D.B : Ce sont des indigènes boliviennes d’origine Aymara qui pendant de nombreuses années ont été considérées comme des parias. Elles étaient victimes de nombreuses discriminations et n’avaient pas le droit, par exemple, d’entrer dans les lieux publics comme les cafés ou les cinémas. Ces dix dernières années, la donne a changé. Aujourd’hui elles pèsent dans l’économie et on les retrouve dans le mannequinat, à la télévision ou encore en politique. Elles sont devenues un véritable symbole pour la Bolivie. Certaines Boliviennes – qui ne sont pas d’origines Aymara – s’habillent même en Cholitas : il y a parfois de la concurrence entre les vraies et les fausses.

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Photo : Delphine Blast / Hanslucas, série Cholita


MDLP
 : Comment leur statut a-t-il progressivement évolué ?

D. B : Je pense que l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales en 2006, le premier indien des Amériques, y est pour beaucoup. Il a notamment intégré des Cholitas en politique. Mais pas seulement. De grandes figures Cholitas ont aussi lutté pour la reconnaissance de leurs droits et ont progressivement émergé. Doña Remedios Loza, par exemple, a été une personnalité phare en politique. C’est la première Cholita à avoir obtenu un siège au Parlement bolivien en 1989.

MDLP  : Le racisme envers ces populations est-il pour autant de l’histoire ancienne ?

D. B : Malheureusement non. J’ai notamment interviewé Elvira Espejo qui m’expliquait qu’il y a quelques années encore, on lui a refusé l’entrée d’un musée lors de l’inauguration d’une exposition collective alors qu’elle y présentait ses œuvres. Il a fallu que le directeur de l’Alliance Française de La Paz – un étranger Blanc – fasse un scandale pour qu’elle puisse y accéder, ce qui est assez ironique. Elle est aujourd’hui directrice du MUSEF (Musée National d’Ethnographie et Folklore à La Paz), ce qui est une vraie revanche mais les choses ne sont pas réglées pour autant. Une amie Cholita qui a scolarisé ses enfants dans la meilleure école de La Paz me racontait, il y a tout juste quelques semaines, que le portier de l’établissement la regardait avec dédain et qu’une mère avait retiré son fils de l’école sachant que ses enfants la fréquentaient. De nombreuses Cholitas s’habillent d’ailleurs à l’occidentale lorsqu’elles vont à l’université et réservent leurs tenues traditionnelles pour le week-end quand elles rentrent dans leurs familles. Ce qui ne les empêche pas de revendiquer leur histoire et d’être fières de leurs origines.

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Photo : Delphine Blast / Hanslucas, série Cholita


MDLP : Quels sont vos projets ?

D. B : Je prépare un livre sur les quinceañeras. Je complète actuellement les histoires commencées il y a trois ans par d’autres pays en Amérique latine (Pérou, Mexique et Bolivie). L’objectif est de sortir l’ouvrage d’ici 2019. Il contiendra un panorama de cette tradition et tentera de d’expliquer la symbolique de ce rite de passage. En parallèle, je travaille à la création d’une ONG qui vise à offrir des ateliers aux enfants défavorisés dans le monde. L’objectif est de leur donner les moyens de raconter leur histoire tout en développant leur talent et leur confiance en eux.
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Crédit image d’accueil : Delphine Blast / Hanslucas, série Quinceañera

Article mis à jour le 4 juillet 2018 : titre

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