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Exposition Araki : interview de Jérôme Neutres, commissaire d’exposition

17/05/2016 | Sandrine Dippa

Depuis le 13 avril, le musée National des arts asiatiques Guimet accueille une rétrospective consacrée au photographe japonais Nobuyoshi Araki. Rencontre avec Jérôme Neutres le commissaire de l’exposition.

Le Monde la photo : Quelle est la genèse de cette exposition ?

Jérôme Neutres : Il y a une dizaine d’années, je faisais des recherches sur les photos d’Araki à New York. Devant l’ampleur de son travail et les multiples facettes, je me suis alors juré de monter une large rétrospective, car ça n’avait jamais été fait en France. J’ai voulu montrer que les travaux d’Araki ne se résument pas à quelques photos de bondage. 

- Pourquoi le musée Guimet ?

Le choix du musée Guimet est évident car son fondateur, Émile Guimet, a voulu créer une fenêtre sur l’Asie en France en dévoilant la culture, la civilisation et la richesse de ce continent. Dans les collections de ce musée créé en 1889, il y a toutes les clés pour comprendre l’œuvre d’Araki. Une de ses signatures, le kinbaku, plus communément appelé ligotage, par exemple, pourrait passer pour quelque chose d’exotique ou de choquant aux yeux des occidentaux. Il s’agit pourtant d’un art martial ancestral japonais ayant une dimension artistique. Certaines images historiques sont visibles dans l’exposition. J’aime penser que les visiteurs auront la curiosité d’aller se promener ensuite dans les autres salles du musée pour créer les ponts entre les photographies d’Araki et d’autres œuvres de la collection du musée. 

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Sans Titre, épreuve Cibachrome, H. 60 cm ; L. 90 cm, inv. NA249
© Nobuyoshi Araki – Courtesy the artist and Kamel Mennour, Paris

- Comment avez-vous pensé l’exposition ?

Quand je conçois une exposition, j’essaie de penser comme un metteur en scène de cinéma. J’ai voulu raconter l’histoire d’une œuvre et non dérouler la chronologique de la vie d’un artiste. J’ai proposé d’ouvrir le bal avec un feu d’artifice de fleurs car c’est un thème cher à Araki. Depuis ses premières images, il photographie des fleurs coupées, des végétaux dans la vie, mais avec une mort programmée. À la fois érotiques, organiques, exubérantes et débordantes, elles symbolisent la vie et donnent le « la » de l’exposition. Après ce prélude, le premier vrai chapitre de l’exposition pourrait s’intituler Yoko mon amour. J’ai rassemblé deux séries, les images du journal de son mariage et de sa lune de miel avec l’amour de sa vie, Yoko ; puis, prises vingt ans plus tard, les photographies de Voyage d’hiver qui montrent la maladie, l’agonie et la mort de Yoko disparue prématurément. Il est intéressant de relater cette passion car elle est le socle sur lequel se sont construites les photographies d’Araki y compris les images de bondage. À travers ces femmes et ces modèles, le photographe célèbre en permanence cette union. La dernière partie baptisée Tokyo Tombeau est une idée d’Araki. Il se sait au soir de sa vie, il a donc voulu créer un tombeau composé de photographies qu’il pourrait emporter dans sa tombe. C’est un résumé de son œuvre par lui-même.

- Et pour la sélection ?

Elle a été difficile car Araki est un photographe très prolifique. Pour lui « photographier c’est comme respirer ». Aujourd’hui même malade et avec un œil en moins, il fait tous les jours beaucoup de photos. Pour les sélectionner, je me suis basé sur les séries qu’il avait déjà composées. J’ai eu la chance de pouvoir fouiller dans ses archives personnelles et de trouver des pièces rares, qu’il fallait que je partage, en plus des photographies iconiques.

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Paysages avec couleurs (Colourscapes), 1991, impression numérique, H.101,6 cm ; L.125,8 cm, Yoshii Gallery, inv. YG-10907-NA © Nobuyoshi Araki / Courtesy Taka Ishii Gallery

- Quels sont les thèmes récurrents ?

Cette exposition est un voyage à Tokyo. Toutes ses photographies ont été prises dans cette ville dans laquelle il vit et travaille. Il y a la récurrence de certaines muses comme Yoko, du sexe, du désir, de la mort, des fleurs, sa chatte Chiro ou du kinbaku, sa signature. L’aspect journal intime est aussi très présent. En cela, Araki est un des inventeurs de la photographie subjective et du roman intime photographié.

- Comment travaille-t-il ?

Il utilise tous les appareils possibles (polaroid, appareils jetables…) mais jamais de numérique. Ce médium est pour lui trop virtuel et pas assez manuel. Jusque dans les années 2000, il faisait d’ailleurs lui même ses tirages. Il peint aussi sur ses photos. Sinon il prend énormément d’images. En 1989 pour sa série dédiée à Robert Frank il en a sélectionné 101. Son premier journal intime de 1965 en contient cent. Il y a chez Araki un débordement de la fonction de photographe. Il compare d’ailleurs le déclencheur de l’appareil aux battements du cœur.

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67 Retour arrière (No. 159) (67 Shooting Back (No.159), 2007 / 2008, impression directe RP, H. 152,4 cm ; L. 101,6 cm, Yoshii Gallery, inv. YG-10797-NA. © Nobuyoshi Araki / Courtesy Taka Ishii Gallery.

- Que peut-on retenir d’Araki et de son œuvre ?

C’est un écrivain en photographie. Son but était de faire des séries pour réaliser des livres : il en a publié cinq-cents. Ses séries en général sont pensées comme les pages d’un livre ouvert. L’accrochage en rouleau de Tokyo Tombeau, par exemple, peut se rapprocher d’un chemin de fer. Son œuvre est aussi une ode à la liberté dans les formes, les codes de conduite et la morale. Ce qui est pertinent dans notre époque parfois un peu réactionnaire. Je crois d’ailleurs que si beaucoup de jeunes viennent voir l’exposition, c’est parce qu’ils ont soif de liberté. Elle est omniprésente. Je crois que c’est ce qui fait du bien.

Propos recueillis par Sandrine Dippa

Crédit image d’accueil :
Imparfait – Futur (Past tense – Future), 1979-2011/2012, épreuve gélatino-argentique, H. 27 cm ; L. 40,6 cm, Taka Ishii Gallery, inv. NA-PtF_04 © Nobuyoshi Araki / Courtesy Taka Ishii Gallery.

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