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Ihagee Elbaflex : l’Osstalgie à prix d’or…

16/11/2017 | Jean-Marie Sépulchre

Ihagee renaît sur Kickstarter en lançant une campagne de financement participatif autour d’un modèle, l’Elbaflex… qui ressemble comme deux gouttes d’eau à un Kiev de série 19…

La société Meyer Optik Görlitz était un nom connu dans l’optique allemande, un constructeur sérieux certes, mais pas toujours ressenti comme haut de gamme au cours des sixties : nationalisée par le gouvernement est-allemand, puis intégrée dans le groupe Pentacon (fusion entre Zeiss Ikon « est » et KW, dont le propriétaire fut envoyé pour 15 ans en Sibérie) l’usine équipait les populaires reflex Praktica des objectifs de gamme moyenne, le haut de gamme étant produit à Jena par Carl Zeiss.
Un entrepreneur entreprenant a créé la société SEMI Verwaltung GmbH à Coblence et racheté certaines marques déposées par la RDA, Meyer Optik d’abord, et Biotar qui était un modèle Zeiss Jena, Emil Busch, et aussi Ihagee. Nettement plus prestigieux que Meyer.
Ihagee était en effet un constructeur d’appareil reflex très innovant fondé par un néerlandais installé à Dresde, on lui doit tout simplement le Kine Exakta, premier reflex 24 × 36 commercialisé en série à partir de 1936, avec un viseur à capuchon et Ihagee produisit des reflex jusque dans les années ’70. La société fut ensuite intégrée à Pentacon.
La renaissance d’Ihagee sur Kickstarter avec un modèle « Elbaflex » est annoncée à son de trompe. Mais c’est là que le bât blesse. On a déjà vu des interprétations modernes d’optiques du XIXe siècle chez Lomography et même des rééditions d’objectifs des années ’30 et ’50 chez Leica mais le nouveau groupe Meyer dépasse certaines limites, bien que par définition le marché libre et concurrentiel n’en ait pas beaucoup.

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L’Ihagee Elbaflex d’origine n’a rien à voir, ni sur le plan technique, ni sur le plan esthétique, avec le nouveau modèle.

La relance de Meyer a commencé avec la mise en vente d’objectifs chinois rebadgés Germany qui n’avaient rien à voir avec les formules d’origines de la marque « Ossie », puis avec l’annonce de séries limitées très onéreuses que nous testerons volontiers mais qui reprennent les formules d’origine. Ensuite la même entreprise a lancé une souscription sous le nom Oprema Jena pour relancer les modèles Biotar, en proposant par exemple à près de 1 000 € le 58 mm f/2… qui dispose de la même formule optique que le Zenit Helios de même focale et ouverture que l’on trouve « mint » sur Sovietcamera.com à moins de 100 $. Sera-t-il industrialisé par le constructeur russe des Zenit comme c’est le cas du Petzval Lomography, nous sommes curieux de le savoir, car le Zenit est tout simplement un Zeiss Biotar confisqué en 1945 avec ses machines et ses ingénieurs à l’Allemagne défaite.
Mais l’annonce de l’Ihagee Elbaflex pourrait être la goutte d’eau qui fait déborder le vase de ces rééditions coûteuses, car ce nouveau reflex classique n’a strictement rien à voir avec un Ihagee Elbaflex, qui n’était autre que le classique Exakta rebadgé pour la vente en Allemagne de l’Ouest…tout simplement parce que Exakta était revendiquée par le propriétaire d’Ihagee réinstallé à l’Ouest après la nationalisation.

Or ce nouvel Ihagee ne reprend ni la forme traditionnelle d’un Ihagee Exakta ou Elbaflex, ni sa monture à baïonnette, ni sa construction à Dresde…mais par contre il ressemble comme un frère jumeau à un Kiev de série 19, appareil soviétique des années ’80 doté d’une monture Nikon…et justement l’Elbaflex est proposé en monture Nikon, qui n’a jamais équipé un appareil Ihagee.

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Le Kiev 19 dans une de ses multiples versions des années ‘80.

L’origine ukrainienne de l’appareil proposé dans la campagne de souscription fait d’autant moins de doute qu’il est présenté comme l’alliance d’une conception allemande et d’une construction des pièces en Ukraine par un atelier fondé par d’anciens ouvriers d’Arsenal…l’usine construisant les Kiev de 1945 à la chute de l’URSS. On peut surtout se demander si dans les caves d’Arsenal ne restaient pas quelques tonnes de pièces détachées et de moules de fonderie qui vont connaître à nouveau la lumière. Sur Kickstarter on peut lire « Du côté ukrainien, les anciens membres de l’usine Arsenal ont créé leur propre magasin avec une équipe de 20 employés, tous ayant une longue expérience dans la fabrication de caméras et de lentilles. Le rôle des ingénieurs ukrainiens est l’approvisionnement de base et la fabrication, elle-même. Bref, c’est l’ingénierie allemande et la production ukrainienne. »
Mais pour l’ingénierie allemande, ce n’est que celle du marketing, car toutes les caractéristiques techniques du Kiev 19 sont bien là, sans aucune différence les mêmes molettes se trouvant aux mêmes emplacements. Évidemment il serait moins porteur de relancer en Allemagne la marque Kiev, surtout connue pour avoir inondé le marché de copies de Zeiss Contax pendant 40 ans…

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Seule la poignée « en bois d’arbre allemand » est originale, sinon toutes les commandes sont exactement au même endroit que sur le Kiev.

Et finalement le créateur d’Ihagee, répondant à une pertinente question d’un expert bien connu sur les forums photo français, M. Mistral75 lequel a très bien décodé l’organigramme de cette société…a fini par reconnaître clairement sur Kickstarter le 15 novembre que son appareil était bien un Kiev 19, à partir des moules et outils d’origine, dont certains matériaux seraient plus durables et l’obturateur revu…mais pas pour sa vitesse maxi qui est toujours de 1/500s. Au début des années ’80 les Nikon…à monture Nikon…étaient au 1/4000s. Il aurait été trop coûteux de produire un appareil original en petite série…Il est annoncé qu’il n’a pas besoin de pile pour fonctionner, ont-ils osé supprimer la cellule de mesure de la lumière ? Et bien oui, ils ont précisé qu’il suffit d’un smartphone pour mesurer la lumière. Sans doute qu’il n’y avait plus de module CdS dans la cave d’Arsenal. Fermons le ban technique.

Reste à préciser le tarif : le prix de souscription du boîtier nu est de 599 $ « avec une réduction de 60% sur le prix de détail futur » et de 1 499 $ avec un 50 mm « de formule Tessar ».

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Ihagee fera-t-il remonter la cote du Kiev authentique ?

Ceux qui cherchent sur Ebay un historique Kiev 19 avec un Helios russe ou un Arsat ukrainien peuvent trouver des offres d’achat immédiat…depuis l’Ukraine…à moins de 100 €.
Donc… c’est vous qui voyez !

- La campagne sur Kickstarter

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  • Ouais ..mais la poignée en bois fait trop classe ... sa change tout !! :-)))

  • C’est le groupe allemand coté net SE (www.netag.de) qui est à la manœuvre derrière tous ces projets. SEMI Verwaltung GmbH n’est qu’une de ses filiales, utilisée pour l’enregistrement des marques (C.P. Goerz, Ihagee, Meyer Optik, Biotar, Lydith, Makroplasmat, Nocturnus, Oreston, Primagon, Telemegor) et encore avec des exceptions : Emil Busch A.-G. Rathenau, Glaukar et Anastigmat appartiennent à net SE directement tout comme Globell, celui par qui tout a commencé.

    A l’origine, net SE est un groupe d’édition et de distribution de logiciels avec son siège à Coblence.Sa filiale Globell était connue pour ses sacs photo haut-de-gamme Oberwerth et ses trépieds en bois Silvec. Elle distribuait également les sacs à dos Clik Elite.

    Globell a redéposé et relancé en 2014 la marque Meyer-Optik Görlitz. Les premiers objectifs étaient des Zhong Yi Mitakon et un Helios rebadgés, les suivants des rééditions d’objectifs Meyer Optik historiques.

    Pour financer ces rééditions sans peser sur le groupe, il a été décidé de faire appel au financement participatif et à la plate-forme Kickstarter, la première fois pour le Trioplan 100 mm f/2,8 en juin 2015.

    Ayant constaté l’intérêt de Kickstarter, non seulement pour lever des fonds mais aussi et surtout en terme de marketing (marketing viral, retours très rapides sur l’attrait d’un projet et sur la profondeur du marché correspondant), net SE a décidé de pousser les feux dans cette voie.

    1/ Tous les projets de Meyer-Optik Görlitz postérieurs au Trioplan de 100 sont passés par la case Kickstarter ou Indiegogo, parfois les deux successivement (à la différence de Kickstarter, Indiegogo permet de financer des séries supplémentaires d’objets déjà commercialisés).

    2/ Par souci de segmentation marketing, net SE est parti à la recherche d’autres marques tombées dans le domaine public pour les redéposer et lancer leurs produits sur Kickstarter ou Indiegogo :

    - Oprema Jena pour deux Biotar
    - Emil Busch A.-G. Rathenau pour le Glaukar Anastigmat 97 mm f/3,1
    - C.P. Goerz pour le Citograph 35 (un 35 mm f/8 extra-plat à mise au point fixe)
    - Ihagee pour l’Elbaflex.

    3/ Certaines filiales traditionnelles du groupe ont mis Kickstarter à contribution pour certains de leurs projets, par exemple Globell pour le "globellColor+ - Magic Lens Cap & Distance Color Calibration".

  • En effet, ils ont coupé un chêne en Allemagne pour sculpter ce grip avec leurs petits canifs...

  • Le descriptif en dessin de l’appareil ressemble fort à une description « la photo pour les nuls »...
    un peu comme si dans un descriptif de voiture, on vous indiquerait où se trouve le volant.
    cet appareil est un peu à la photo ce que la Trabant est à l’automobile aujourd’hui .

  • @4 Vous parlez de cette image ? http://www.lemondedelaphoto.com/local/cache-vignettes/L700xH412/ihagee_fig4-fa1e3.jpg
    Ce genre de vue existe dans tous les manuels. Le plus ici c’est qu’ils ont mélangé fonctions et matériaux.

  • Fin de l’attrape cou.....s car le financement a échoué seulement 65 personnes au monde avaient cliqué pour l’acheter...bloqué ce soir sur Kickstrarter. Mais peut-être l’Elbaflex Pro II sur les rails, allons savoir...