Tout savoir pour réaliser, optimiser et diffuser ses photos

« Je suis un bricoleur. Pour moi un photographe, c’est quelqu’un qui va sur le terrain et qui se confronte à la réalité » 

03/04/2019 | Sandrine Dippa

Pendant 25 ans, Jean-Marie Vives a été matte painter pour le cinéma. La technique consiste à combiner des scènes réelles et leur extension en peinture. Il est aussi photographe publicitaire. À l’occasion de la troisième édition du Vincennes Images Festival, prévue du 24 au 26 juin, il exposera une partie de son travail professionnel ainsi que des images plus intimes. Rencontre.

Le Monde de la Photo : Vous êtes photographe publicitaire, mais aussi matte painter. Vous avez notamment travaillé sur les films La Cité des enfants perdus, Alien et Amélie Poulain. Rappelez-nous ce qu’est le matte painting.
Jean-Marie Vives : Ce terme est devenu un peu passe-partout. Il est essentiellement utilisé dans le cinéma, car il évoque le fait qu’une partie d’une image filmée soit en partie cachée pour incruster des éléments de décors peints. Au départ, il y a une trentaine d’années, nous travaillions sur des plaques de verre que nous mettions devant la caméra. Il ne restait plus qu’à peindre. Pour peindre un château dans un paysage, par exemple, nous cadrions un paysage existant et nous ajoutions le château sur la plaque. Ceci a ensuite été fait en postproduction et de nos jours tout est réalisé en 3D avec des ordinateurs.

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Peut-être.

MDLP : Comment avez-vous commencé votre carrière ?
J-M V : J’ai commencé ce métier dès ses débuts en France, en 1979. L’Empire contre attaque sortait et ça a été une base pour beaucoup. J’ai moi aussi appris en étudiant ce film. J’ai commencé avec la technique « en direct », sur le film La vie est un roman d’Alain Resnais. Une époque formidable (1991) de Gérard Jugnot fut mon premier matte numérique, mais je suis très vite passé à la post-production. En 1989, j’ai acheté mon premier ordinateur, ce qui m’a permis d’utiliser une des premières versions de Photoshop, 1.7. À cette époque, elle tenait sur deux disquettes. Il ne faut pas oublier qu’au départ, ce logiciel était destiné à gérer les scans pour numériser les films avant l’utilisation qu’on connait aujourd’hui.

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Alien.


MDLP : Comment êtes-vous arrivé à la photographie ?

J-M V : Il s’agit d’un pur hasard. Je suis entré en école d’art à 15 ans, car je souhaitais être peintre illustrateur. J’ai finalement fait du matte painting pour le cinéma jusqu’en 2003 avec Un long Dimanche de Fiançailles de Jean-Pierre Jeunet. Dans le cinéma, il n’y avait pas du boulot tous les jours, je travaillais donc - déjà à cette époque - avec des photographes. Durant un tournage j’ai rencontré Anne Lecerf, créatrice de l’agence d’images publicitaires Watch Out. Elle s’occupait de postproduction de films publicitaires et venait de créer son agence d’artistes. Nous avons commencé à travailler ensemble à ce moment-là.

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La Cité des enfants perdus.

MDLP : Pour votre travail photographique, vous réalisez de nombreux montages, qui donnent parfois à vos images un aspect irréaliste. Vous considérez-vous comme un photographe à part entière ?
J-M V : Pas vraiment. Pour moi, un photographe c’est, par exemple, un reporter de guerre, quelqu’un qui va sur le terrain et qui se confronte à la réalité, tel que Sebastião Salgado. Moi, je fabrique des images, pas des photos. Je suis un bricoleur. Quand je photographie sur le vif, je vais prendre énormément d’images, sans forcément cadrer, que je vais ensuite monter. Je me retrouve souvent avec des images de 5 Go ou de 15 000 pixels de large afin de ne pas me faire piéger par des problèmes de résolution de dernière minute. Je prends la matière et je fabrique. Le cadrage est déterminé dès le début de la composition des images. J’ai l’approche d’un peintre à ce niveau. Francis Bacon, mais aussi la peinture flamande, Rembrandt, Vermeer, Franz Hals… font plus partie de ma culture que les photographes. Si vous regardez mes images de près, vous verrez que tout est monté. En revanche, je vais chercher un maximum de réalisme. Je recherche toujours une image naturelle contrairement à d’autres photographes publicitaires dont les images sont pleines d’effets et de lumières peu réalistes. Je pense que le fait d’avoir travaillé aux côtés de chefs opérateurs y est pour beaucoup.

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Bluberry.

MDLP : Dans ce contexte de prise de vue, comment réalisez-vous votre lumière ?
J-M V : Pour moi, la vraie lumière est celle du jour et de l’extérieur. Lorsque je réalise une image en studio, par exemple, il n’y a en général qu’un seul axe lumière, un soleil, et c’est tout. Je me débrouille ensuite pour le reste avec des lumières indirectes, d’ambiance ou des surfaces réfléchissantes. Et ce n’est qu’en post-production que je module mon image. Pour l’image de l’ours tenant un bébé pour la campagne de Fondation Nicolas Hulot (2004), j’ai travaillé avec un grizzli femelle de 3 ans, Julia, que personne ne pouvait approcher en dehors de son dresseur. Si je l’avais mise en studio, je pense qu’elle ne m’aurait accordé que peu de temps. Je suis donc allé dans son environnement et en fin de compte, c’est la lumière du soleil qui l’éclaire. J’avais installé un drap bleu derrière elle pour pouvoir extraire la fourrure. Le fait de l’avoir mise sur un fond noir donne l’impression d’une photographie faite en studio. Pour l’entrainer à tenir un bébé, ce qui était le but de l’image, son dresseur lui avait appris à tenir une poupée pleine de miel entre les pattes. Elle en a détruit quelques-unes néanmoins. Le bébé, quant à lui, a été photographié chez la maman, la fille de la présidente de la Fondation Nicolas Hulot. Comme je voulais qu’elle garde les yeux ouverts, je l’ai photographiée en lumière indirecte. Au final, elle m’a donné plus de mal que l’ours, car j’ai fabriqué son image avec quatre ou cinq photos. C’est dans ce sens que je dis que je ne suis pas un photographe mais quelqu’un qui fabrique des images.

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Campagne Nicolat Hulot.

MDLP : Avez-vous autant rusé pour cette image - elle aussi connue - montrant une panthère sortant d’un lave-linge ?
J-M V : Oui, car souvent, on me demande des images qui sont impossibles. Sur cette photographie, la panthère devait être toute molle. J’ai utilisé une panthère empaillée que j’ai photographiée dans plein de positions. J’ai ensuite monté les images avec des déformations afin de la rendre très molle, comme si elle était morte. J’ai réalisé le décor de l’image dans une buanderie. Ce qui est amusant, c’est que lorsque j’ai installé le trépied, le DA m’a demandé ou étaient les projecteurs. Je lui ai montré l’ampoule de 40 Watts qui pendait au plafond. La photographie a été prise avec ça. Ce qui l’a beaucoup surpris. J’ai fait en sorte d’avoir la même lumière pour la panthère. Puis j’ai assemblé en ajoutant des détails comme les chaussettes rouges qui représentent le sang ou les éclats de lumière et les tâches d’eau artificielles. C’était minimaliste, mais pour moi c’est une des plus belles lumières que j’ai faites.

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Campagne Nicolat Hulot.

MDLP  : En tant que photographe publicitaire avez-vous une certaine liberté de création ?
J-M V : En général, il y a une agence qui va travailler des mois pour concevoir une campagne et pour créer l’image. En France, je reçois donc des roughs photographiques déjà très détaillés. La photo est quasiment faite contrairement à l’Angleterre ou aux États-Unis ou les photographes reçoivent des roughs faits de deux-trois traits griffonnés sur une « nappe de restaurant ». Je suis donc beaucoup plus libre avec ces roughs dessinés. En France, j’arrive cependant à apporter ma vision personnelle. Mais en général, le client veut ce que l’agence lui a présenté. J’ai très peu de marge. De manière globale, je suis adepte des univers plutôt noirs, ce qui n’est pas toujours du goût des agences.

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Campagne British Airways.
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Campagne France Galop.


MDLP : Cet univers se retrouve-t-il dans votre travail personnel ?

J-M V : Oui dans les images que je crée pour mon site ou pour ma galerie. Lorsque je travaille pour la pub, je photographie rarement des personnages alors qu’ils sont au cœur de mon travail personnel. Je travaille cependant de la même façon c’est-à-dire en faisant des montages. Pour la photo Dust Bowl, représentant des trains parqués dans une gare de marchandises, j’ai utilisé des rails de la gare de Vitry, des images prises aux États-Unis, une photo documentaire de 1910 que j’ai restaurée ainsi qu’une image de voiture achetée sur une banque. Sur mon site, on retrouve aussi des images d’androïdes, entièrement en 3D, des poulpes érotiques, des personnages avec des coiffes étranges pour la série Contes Cruels, des images plus humoristiques comme celle de cette Bonobo face à un déluge qui dit : « N’arrêtez pas, continuer ». J’ai aussi pris cette photo de bébé réalisée au lendemain des attentats de Charlie Hebdo avec une kalachnikov faite en 3D. Tous ces travaux sont assez sombres et ironiques.



MDLP : Allez-vous exposer ce travail au Vincennes Images Festival ?
J-M V : Une expo est prévue avec des images de films, des photographies publicitaires et des images personnelles. Les clichés de la Fondation Nicolas Hulot qui ont été précédemment détaillés en feront aussi parties. En dehors de l’exposition, je ferai une conférence pour expliquer ce qu’est le matte painting à partir d’images tirées de La Cité des enfants perdus et d’Alien, deux films mythiques. Je vais aussi décomposer une image publicitaire faite sous Photoshop.

Propos recueillis par Sandrine Dippa

- Le site de Jean-Marie Vives
- manjari-partners

Photos : Jean-Marie Vives
Crédit image d’accueil : Hubert de Lartigue

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