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Jodi Bieder lauréate du World Press Photo 2010

11/02/2011 | Benjamin Favier

La photographe sud-africain remporte le prestigieux prix pour ce portrait de Bibi Aisha, une jeune Afghane mutilée, exilée aux États-Unis. Cette image a fait la Une du magazine Time en août 2010.

Depuis sa création en 1955, le premier prix du World Press récompense souvent le travail d’un photographe ayant couvert une zone de conflit. Rwanda, Irak, En parcourant les archives, on voit des clichés forts, poignants, parfois d’une violence insoutenable. Ces dernières années, le jury donnait la part belle à des images qui suggéraient les situations catastrophiques plus qu’elles ne les montraient. À l’instar des jeunes Libanais au volant d’une belle voiture, en pleurs dans un décor en ruines ou des cris de détresse de ces femmes iraniennes en pleine nuit sur un toit de Téhéran.

Photo : Jodi Bieber, South Africa, Institute for Artist Management/Goodman Gallery for Time magazine.

Icône

Ce portrait de la photographe sud-africaine Jodi Bieder fait partie des photos les plus fortes jamais primées. David Burnett, président du jury, justifie ce choix en ces termes : « Cette image fait partie de celles - et on en compte peut-être seulement une dizaine en tout - auxquelles on peut faire référence en disant « tu sais, la photo de cette fille… », en sachant exactement de quoi il s’agit. »
Les autres membres soulignent la force de cette image et insistent sur le message qu’elle véhicule, en ce qui concerne la maltraitance des femmes à travers le monde. Ruth Eichhorn souligne la « dignité » du sujet, ce qui donne une dimension « iconique » à l’image. Et en Afghanistan en particulier. Bibi Aisha, âgée de 18 ans, originaire de la province d’Oruzgan, au nord du pays, avait quitté son domicile, se plaignant des violences infligées par son mari. Elle se réfugia dans sa famille. Une nuit, des Talibans ont demandé à ce qu’elle soit jugée. Suite au verdict, le beau-frère de Bibi la maintenait immobile pendant que son mari lui coupait les oreilles et le nez. Elle fut ensuite abandonnée et secourue par un régiment de l’armée américaine. Elle passa un certain temps dans un refuge pour femmes à Kaboul, avant de s’envoler pour les États-Unis où elle subit plusieurs interventions chirurgicales. Elle y vit désormais. Cette image fut publiée en couverture du magazine Time en août dernier, dans lequel on pouvait lire ce reportage.

Triplé

Jodi Bieder a déjà remporté huit World Press dans divers catégories. Parmi les autres lauréats de cette édition 2010, on note une nouvelle fois la présence d’Olivier Laban-Mattei, de l’Agence France Presse. C’est la troisième fois de suite que le photographie français figure au palmarès. Il empoche le premier prix dans la catégorie « General News Stories » pour une série d’images prises en Haïti, à la suite du tremblement de Terre survenu en janvier 2010.

Photo : Olivier Laban-Mattei, France, Agence France-Presse.

Même événement, autre prix : la série de photos de Daniel Morel intitulée Minutes after the earthquake, remporte le premier prix dans la catégorie Spot News Stories. Le photographe haïtien vient de sortir vainqueur d’un procès qui l’opposait à l’AFP. L’agence avait distribué ses images, piratées par un certain Lisandro Suero sur TwiPic, la plate-forme dédiée aux images sur Twitter. Lorsque Daniel Morel a réclamé un dédommagement, l’AFP lui a rétorqué que les clichés étaient libres de droits. Un tribunal new-yorkais en a récemment décidé autrement.
Enfin, saluons la présence d’un autre Français, Corentin Fohlen, primé derrière Morel pour son reportage sur les révoltes survenues à Bangkok, en Thaïlande, en mai 2010.

- Le site du World Press Photo

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  • Ne pas respecter la dignité humaine est insoutenable ; ne pas dénoncer la barbarie est lâche mais iconiser la souffrance à l’aide de prix contestable est tout simplement répugnant.
    Un témoignage écrit suffit et si parfois l’image peut servir de preuve pour dénoncer l’insupportable, elle ne devrait en aucun cas faire l’objet de spectacle, de distinction.

    • complétement d’accord, je trouve que c’est du voyeurisme sous prétexte d’information comme c’est très souvent le cas en photo.

    • Je comprends votre réaction mais elle me semble plus dictée par la souffrance que vous ressentez pour cette femme, que par la valeur du travail photographique, et je la trouve injuste.

      Je m’imagine femme journaliste en Afghanistan (ce qui n’est déjà pas à la portée de n’importe qui). Après enquête, je découvre cette jeune femme et je me débrouille pour la rencontrer et l’approcher. Je suis bouleversée par son histoire (qui ne le serait pas) et j’arrive à la convaincre de poser pour moi (certainement très compliqué aussi). Dans la tension qui doit planer sur cette prise de vue, je vois dans le viseur que je tiens une image fantastique. Que ce cliché vaut mille discours sur la condition féminine en Afghanistan, que malgré son handicap, cette personne est magnifique de dignité.

      Lorsque j’enfonce le déclencheur, je sais que je tiens une photo extraordinaire,

      Au risque qu’elle soit jugée abjecte par la majorité (le risque est énorme, j’en conviens), je la présente au World press, à la crème de la profession, à des gens capables de mesurer la qualité de cette photo tant sur le plan artistique, informatif, que sur la rareté ou les difficultés qu’elle a posé. Et je gagne ! Preuve que j’avais raison de croire au bien fondé de cette image. Personnellement, je trouve le mot "icône" utilisé par David Burnett parfaitement adapté.

      N’est-ce pas là un aboutissement comme aimeraient en vivre tous les journalistes, la reconnaissance de ses pairs pour un travail dans des conditions extrêmement difficile ?

      Je trouve cette photographie hallucinante et j’ai beau savoir que ces atrocités se pratiquent en Afghanistan, je n’en ai jamais été aussi conscient que face à ce document.

      Chapeau !

    • Nous sommes abreuvés jusqu’au dégoût d’images plus révulsantes les unes que les autres pour rassasier la bête immonde. Tout ceci nous le savons déjà tant les médias utilisent sempiternellement les mêmes recettes de cuisine.
      Pour disculper cette mise en pâture, comme un spectateur, un consommateur, un vendeur, vous nous parlez de "viseur", d’"image fantastique", d’"extraordinaire", de "crème", de "plan artistique", de "gagne", de "rareté" tandis qu’il n’y a que souffrance, humiliation et mutilations...
      Témoigner de la condition humaine, c’est respecter avant tout autrui sans intérêt personnel, sans tapage.
      Informer, c’est avoir une certaine éthique, faire preuve de conscience.
      Les humanitaires, les bénévoles de l’ombre sont bien plus exposés à la difficulté et aux risques et pourtant ils ne se prêtent pas à des concours affligeants de médiocrité, des expositions, des prix.

    • Cette image est la démonstration de la cruauté des hommes et la rejeter c’est être incapable d’affronter la réalité en face. Là ou vous ne voyez que "la bête immonde" (amen ?), une "mise en pâture", je vois d’abord un témoignage et peu importe ce qu’il peut engendrer comme distinction pour son auteur, la question n’est pas là.

      Vous dites être abreuvé sans cesse d’images de ce genre. Mais où donc ? Les reporters de guerre crèvent de faim parce que même les torchons les plus racoleurs refusent de publier la réalité quand elle est trop dure. Ils gagnent bien plus d’argent avec la fille cachée de Loanna, vous préférez ça comme information ?

      "Les humanitaires travaillent dans l’ombre et sont des gens biens". C’est un peu une citation de miss France, mais je ne vous dirai pas le contraire, j’ai passé plusieurs années de ma vie à soigner en zones difficiles. Et des photographes de terrain qui posent le boîtier pour sauver une vie, ou qui reversent des dons à des ONG, sans que personne ne le sache, ça existe aussi. Ils sont au moins aussi respectables qu’un french doctor qui fait 100m avec un sac de riz sur le dos, devant les télés du monde entier. Et pourtant, aussi critiquable soit il, Kouchner ne mérite pas les attaques récurrentes des militants en pantoufles qui ne feront jamais le 1/1000e de ce qu’il a fait.

      Alors tout ne serait donc pas noir ou blanc ???

      Vous semblez pourtant avoir les idées bien arrêtées sur ce que doit être "l’éthique", "la conscience humaine", de ce qui doit être fait ou pas, de ce qui est "affligeant de médiocrité" ... Ces discours un peu trop tranchés à mon goût sont le terreau d’une intolérance qui mènent à des excès dont les journalistes témoignent fort heureusement, ... au grand dam de certains.

      Cdt

    • vous nous parlez de "viseur", d’"image fantastique", d’"extraordinaire", de "crème", de "plan artistique", de "gagne", de "rareté" tandis qu’il n’y a que souffrance, humiliation et mutilations...

      "L’art est une lumière qui baigne les sens et engendre la vie. Ceux qu’elle ignore n’ont que l’obscurité pour se perdre"

    • Vous avez soigné, je photographie mais je me suis toujours refusé d’être un metteur en scène de la misère humaine préférant toujours aborder le côté positif de l’humain rejetant le témoignage sordide qui me permettrait de vendre.
      Nous n’avons pas le même seuil de tolérance, ce que vous nommez intolérance chez certains peut-être tout simplement de l’exigence...

    • Je trouve votre image extraordinaire. Ce qui frappe en premier lieu c’est la simplicité de ce regard qui lui donne sa densité et efface presque la tragédie de cette mutilation. On glisse du regard à la bouche sans s’attarder au nez qui donne à votre photo toute sa force. Car cette jeune femme est belle et "forcement sublime " dans son témoignage.

  • Le choc d’une image réclame moins de temps que la lecture critique de plusieurs milliers de pages publiées par le site WikiLeaks. Une photo contre les Lumières...

    Les talibans ne sont pas dépourvus de photos de civils amputés ou tués par des missiles occidentaux. Un jour, Time Magazine en publiera peut-être une ... Lui servira-t-elle de couverture ?... Et quelle en sera la légende ?...

    • Très juste, cette dernière remarque, laissée en suspens.
      Je trouve que la photo est un outil formidable pour de bien différentes choses, et sert l’idéologie que l’on veut bien porter.

      On peut se limiter à l’aspect mise en vitrine, mais cela serait bien dommage ; un peu stupide. On a aussi une femme, qui a vu, vécu, souffert ce que certains ont lus. Je ne parle pas d’un cadavre écrasé sous des décombres, mais d’une femme, de son regard, de l’icône et du pouvoir de la dignité, si peu et tant à la fois.

      Maintenant, il est vrai, où est l’instrumentalisation, qu’elle soit ou non consciente ? L’indignation de cette torture humaine peut servir aux différents camps. Tout le monde a raison, personne n’a tort.. Mais s’il faut prendre parti, consciemment et pour l’espace temps de cette vérité-là, digne et effroyable, alors cette image a sa place dans notre histoire photographique, et c’est cela aussi que l’on peut vouloir récompenser par de tels concours ou événements photos.

      Et ces "ridicules" récompenses, amènent parfois aux yeux du public des reportages que l’on aurait pas pu diffuser sinon, le travail de photographes originaires de pays plus "fermés" ou directement concernés. Et je parle de cela au sens large, des festivals et autres "meilleures" photos !