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« Le rapport de Doisneau à la musique était humaniste » 

26/03/2019 | Sandrine Dippa

Jusqu’au 5 mai, la Philharmonie met à l’honneur les images de musiciens prises par Robert Doisneau, dès les années 60. Clémentine Deroudille, commissaire d’exposition et petite fille de l’artiste nous parle de ce travail.

Le Monde de la Photo : Rappelez-nous la genèse de cette exposition…
Clémentine Deroudille : Je suis commissaire d’exposition indépendante. J’ai notamment assuré le commissariat des expositions Brassens ou la liberté à la Cité de la Musique et Barbara présentée à la Philharmonie en 2017. Je travaillais sur ce dernier projet lorsque la directrice de la Philharmonie m’a suggéré de leur proposer une exposition sur les images de mon grand-père qui mêlerait la photographie et la musique, car depuis quelques années, ce bâtiment est dédié à ce type de manifestation. Il y a eu Martin Parr et M, par exemple, ou encore Étienne Daho et la Pop à travers la photographie. Au début, je n’étais pas enthousiaste, car je ne suis pas ayant droit et que je ne travaille pas à l’Atelier Doisneau. Les ayants droit étant ses filles, Francine, ma mère, et Annette, ma tante. Je n’ai donc aucun droit moral sur l’œuvre de Doisneau. Lorsque j’ai rencontré Stéphane Zimmerli, dessinateur, photographe et compositeur de Moriarty, je me suis cependant rendu compte qu’une collaboration avec le groupe pouvait apporter aux images de mon grand-père une certaine modernité et un nouveau regard. Je leur ai donc demandé de créer une bande-son pour l’exposition.

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Les Rita Mitsouko 13 octobre 1988 ; Parc de la Villette, © Atelier Robert Doisneau

MDLP : Quel était le rapport de Doisneau à la musique ?
C.D : Son meilleur ami, le violoncelliste Maurice Baquet, était musicien. Il avait donc un rapport direct avec l’instrument et la musique à travers Maurice. Il adorait aussi la chanson et il chantonnait tout le temps. Mais ça s’arrêtait là. Dans l’exposition, je l’explique d’ailleurs dès le départ. Doisneau n’est pas un fin connaisseur contrairement à d’autres photographes comme Willy Ronis, par exemple, qui était un grand amateur de jazz. Son rapport à la musique était plutôt un rapport humaniste. Il cherchait toujours dans ses images à capter la joie, le bonheur et la vie. C’est une des règles de base du travail de Doisneau et sans doute la raison pour laquelle il est un des rares photographes français à avoir une popularité aussi grande. Il faut savoir que jusqu’en 1968, on pouvait jouer dans la rue contrairement à aujourd’hui ou ce n’est possible que le 21 juin. Il y avait donc beaucoup d’orchestres et il adorait ça, car qui dit orchestre dit bals, les gens qui dansent et les petits formats qui sont des partitions qu’on vendait dans la rue et qui permettaient à tout le monde de reprendre en chœur des chansons populaires de l’époque. Il en a beaucoup photographié.

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Le Clairon du dimanche, Antony, 1947 © Atelier Robert Doisneau_

MDLP : Dans quel cadre a-t-il réalisé toutes ces images ?
C.D : Il travaillait la plupart du temps pour les journaux de l’époque. Ce sont eux qui l’envoyaient photographier les vedettes comme Piaf, Maurice Chevalier, Maria Callas ou Charles Trenet. Il a photographié tous ces gens pour des commandes jusque dans les années 80, période à laquelle il devient célèbre. Il a poursuivi ce travail mais des maisons de disque ont aussi commencé à lui demande de réaliser des pochettes d’albums comme celles des Rita Mitsouko ou de Jacques Higelin. C’était important pour moi de montrer ce travail et que Doisneau était un travailleur acharné que ce soit pour ces commandes que pour les photographies prises dans un cadre plus libre lui permettant de réaliser les clichés qu’il souhaitait. Aujourd’hui, la photographie a un succès indéniable et une reconnaissance artistique, ce qui n’était pas du tout le cas dans les années 60. Il faut donc garder en tête réaliser que toutes ces images étaient des commandes comme celles de Capa par exemple qui était réalisées la plupart du temps lors de ses reportages. Même Cartier-Bresson - qui avait plus de liberté grâce à une certaine aisance financière - réalisait à 98% un travail de commande pour les journaux.

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Juliette Gréco, Saint-Germain-des-Prés, 1947 © Atelier Robert Doisneau

MDLP : La quatrième partie de l’exposition est entièrement dédiée aux images de Maurice Baquet. Quel lien les deux hommes entretenaient-ils ?
C. D : Ils étaient inséparables, c’était son meilleur ami. Ils entretenaient un rapport de complicité extraordinaire, ils s’adoraient. Ils partageaient une conception de la vie identique, mais aussi des copains. Dès leur rencontre, juste après la guerre, ils ont décidé de faire un livre ensemble. En toute liberté, car aucun éditeur n’était intéressé par sa publication. Cette histoire a duré 30 ans et en 1981, un éditeur a enfin décidé de publier ce livre qu’on retrouve désormais à plus de 500 € sur eBay. Ce qui est intéressant est que Maurice était une petite vedette qui travaillait avec de nombreux artistes. C’est lui qui amenait mon grand-père vers un univers dont il rêvait, mais auquel il n’avait pas accès. Cette complicité, je l’ai extrêmement bien connue. Sa femme, Marie, a d’ailleurs participé à l’exposition. C’est un esprit de famille. Ce sont les plus belles photos. Elles méritaient d’être en majesté. Il s’agit aussi du plus gros corpus. En tout, il doit avoir 350 photos de Maurice.

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Renaud, rue watt, Paris, 1988 © Robert Doisneau-Gamma Rapho

MDLP : En dehors de cet espace consacré à Maurice Baquet, comment avez-vous construit l’exposition ?
C.D : Lorsque je conçois une exposition, j’essaie souvent de raconter des histoires afin que le visiteur aille de surprise en surprise. Dans les premières parties, j’ai essayé de montrer le Doisneau qu’on connaît, d’après-guerre, de la rue pour finir par un Doisneau peu connu. J’ai dû jongler avec des contraintes budgétaires, j’ai donc réalisé des palissades de rue. L’exposition est une déambulation chronologique. On démarre dans les années 30 pour finir dans les années 80 avec les photographies des Rita Mitsouko prises à la Villette. Ce qui est intéressant est que Philharmonie est située dans un lieu qui revient constamment dans les photographies que je présente : la Villette. À cet endroit, il y avait des abattoirs et les bouchers à l’époque de Doisneau. Il adorait photographier les contrastes entre ces activités et ses personnages comme cette femme à la peau laiteuse dont le teint contraste avec le lieu très gris. J’ai aussi construit cette expo comme une balade dans la rue, car c’était le lieu qu’il aimait le plus. Dans chaque partie, des dessins et des projections de Stéphane Zimmerli illustrent le tout.

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La toupie, 14 juillet 1959.© Robert Doisneau-Gamma Rapho


MDLP : Quels types de tirages pouvons-nous y voir ?

C.D : À 99,9%, des tirages argentiques. Il y a quelques vintages, c’est-à-dire des tirages réalisés à l’époque du photographe, mais je montre surtout des tirages modernes réalisés par Hervé Hudry. Ce qui est aussi intéressant est qu’il est le tireur de l’Atelier Robert Doisneau et qu’il travaillait déjà avec mon grand-père. Pour l’encadrement, j’ai fait appel à Patrick Bouteloup de Cicard. J’ai voulu concevoir cette exposition comme une mise en scène de théâtre en ayant en tête cependant que la scénographie ne doit pas prendre le pas sur le travail du photographe. J’ai voulu être au service de ce que je présente et pas gommer le travail de l’artiste.

MDLP : Qu’en est-il de l’editing ?
C.D : Il y avait beaucoup de photos. J’ai plongé dans les archives et j’ai regardé tout ce qu’il y avait à l’Atelier. Ça a pris des semaines. J’ai fait un choix, très large que j’ai affiné jusqu’à obtenir une évidence. Je pense que lorsqu’on construit une exposition de photo, on ne doit pas mettre que des photos très fortes, car le regard s’épuise. Il faut marquer des moments de pause. Dans cette exposition, il y a donc volontairement des images beaucoup moins fortes que d’autres, ce qui permet de conduire le regard. Lorsque j’ai travaillé sur les photographies de Doisneau, je me suis aussi rendu compte que le cinéma était très important pour lui. Il rêvait d’ailleurs d’être cinéaste et a réalisé un court-métrage à la fin de sa vie. J’ai voulu que cet aspect se ressente, j’ai donc créé des travellings avec les images de Jacques Prévert et les petits formats. Il s’agit de plans successifs permettant d’arriver à la bonne image. Doisneau n’a pas photographié un tas de musiciens. J’ai donc mis de côté les photos réalisées dans les années 80 comme celles de Florent Pagny, moins intéressantes. Pour ses photos de fanfares, j’en ai enlevé beaucoup. Pour celles avec Baquet j’ai dû trier drastiquement, car comme je l’expliquai il y en a aussi énormément. Une grande partie des archives sont à l’Atelier - même si tout n’y pas physiquement- et que beaucoup n’ont pas été tirées. J’ai eu la chance d’y accéder facilement et de passer des soirées entières à choisir les images.

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Le compositeur Pierre Schaeffer en 1961 © Robert Doisneau-Gamma Rapho

MDLP : Quel souvenir gardez-vous de Robert Doisneau sur le plan photographique ?
C.D : Je l’ai vu tous les jours de ma vie jusqu’à son décès en 1994. Nous étions, avec ma sœur et mes cousins, très proches de lui. Je crois qu’à l’époque, je ne me rendais pas compte à quel point il était un artiste et un photographe exceptionnel. Depuis que je travaille sur son œuvre, je réalise l’étendue de son talent. C’était quelqu’un qui construisait de manière magnifique ses images. Il nous emmenait beaucoup sur les reportages et j’adorai le regarder travailler. C’est une grande leçon artistique et de vie pour tous. C’est quelqu’un qui ne s’est jamais pris au sérieux, mais qui faisait pourtant tout extrêmement sérieusement. Il avait une humilité inouïe alors qu’il réalisait de véritables chefs-d’œuvre. Il y a souvent une mauvaise lecture de ses photos à cause de ça. Comme il ne se prenait jamais au sérieux, pendant longtemps, on n’a pas pris au sérieux son travail sur les écoliers et les amoureux, par exemple. Derrière ces images il y avait déjà à l’époque un immense artiste du XXe siècle. C’est ce que je tente de démontrer dans tout ce que je réalise sur lui.

Informations pratiques :
Doisneau et la musique
Jusqu’au 5 mai
Cité de la Musique, Philharmonie de Paris
225 avenue Jean Jaurès, 75019 Paris

- Catalogue de l’exposition aux éditions Flammarion, 192 pages, 19 x 24,5 cm, 29,90 €

- Le site de la Philharmonie de Paris

- Crédit image d’accueil : L’archet, 1958 © Atelier Robert Doisneau

Propos recueillis par Sandrine Dippa

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