Tout savoir pour réaliser, optimiser et diffuser ses photos

No Photo : photographions moins pour vivre mieux

24/08/2018 | LAURENT KATZ

S’il y a un domaine où l’inflation n’est pas un vain mot, c’est bien celui de la photographie, amplifiée par la mode des selfies. Pierrick Bourgault dresse ici un panorama et aussi un réquisitoire des usages immodérés de l’image au travers des réseaux sociaux et des outils de partage. Et même bien plus.

No Photo, voilà un titre qui fait penser au livre No Logo de Naomie Klein qui, au tout début des années 2000, analysait la mondialisation et ses conséquences, comme les conditions de travail dans les unités de production liés aux grandes marques. No Photo s’attaque à une dérive moins cruciale, mais qui qui n’est pas sans conséquence sur nos vies quotidiennes, se confondre avec son image et donner en pâture de manière inconsidérée une partie de sa vie privée, à des proches, mais aussi à des tiers et à des entreprises pas toujours éthiques. Pas surprenant quand l’abus des réseaux sociaux va de pair avec celui des selfies, du foodporn (photographier son assiette au restaurant ou ailleurs) et autres déviances quand leurs pratiques sont exagérées. En les analysant, intelligence artificielle oblige, ces sociétés espionnes pourront en déduire certaines de nos inclinaisons et les exploiter comme bon leur semble.

Pierrick Bourgault n’est pas un inconnu. Son originalité et sa personnalité m’avaient déjà séduit dans 100 Défis photo qui se terminait par le conseil inattendu de ne plus photographier. Signe que la surabondance des prises de vue lui mettait déjà les neurones en ébullitions et que l’écriture de No Photo état sans doute en gestation.

Le livre va bien plus loin qu’une simple énumération d’arguments et de conseils pour limiter la boulimie photographique. Il est foisonnant, parfois trop, car l’auteur se laisse aller au factuel et à la citation. Mais il couvre tous les aspects, de l’addiction à la compulsion, sans oublier les dangers des réseaux sociaux et des jalons historique de son usage, notamment quand elle émerge alors que le portrait pictural est de mise. Cela commence la mention des 1 200 milliards de photos prises en 2017 selon Infotrends/Statista. Un chiffre que l’on imagine plus sortir d’un chapeau de magicien que d’autres choses, mais il montre combien la prise de vues est devenue compulsive. Le souvenir de pellicules 120, avec 8 images au compteur pour des photos 6 x 9, que mentionne l’auteur, laisse rêveur. On a droit à un historique évolutif de la prise de vue avec la dématérialisation des images, leur transmission via Internet, puis leur diffusion sans limites sur les réseaux sociaux. Le propos est foisonnant et cela part dans tous les sens, de la vision de l’image par les religions, aux effets éventuellement délétères de l’exposition cumulée aux ondes des téléphones, du Wi-Fi et du Bluetooth, en passant par le libéralisme qui délocalise la production, les contraintes de livraison en 24 h pour les magasiniers et livreurs, ou encore le rôle de l’image « devenu le principal média pour raconter son histoire ». Pierrick Bourgault attire aussi l’attention sur la pérennité des images stockées sur des supports qui ne seront pas forcément lisibles dans des décennies (comme l’est la disquette aujourd’hui) si on ne prend soin de les transférer sur des médias du moment. Avec une perte irrémédiable de souvenirs, d’émotions et de témoignages. Comme le sont les messages de tous genres, quand il y a longtemps, les lettres et les cartes postales pouvaient traverser les ans, avec les aléas des incendies et de la mise à la poubelle faudrait-il ajouter.

Titrage réducteur

Il y a un hiatus entre le titre du livre et son contenu, car il couvre des thématiques plus généralistes. On voit bien que l’auteur n’arrête pas de déborder du cadre et tant mieux parce que c’est intéressant et que la réflexion critique est suscitée à chaque coin de page. Sa vision est parfois contestable, par exemple quand il affirme « la photo influence ma vision de la vie  ». Un peu limite par rapport aux enjeux politiques, sociaux et environnementaux.

A signaler que le livre est illustré par Christine Lesueur et je vous invite à consulter [son site>www.christinelesueur.com] pour mesurer l’étendue de son talent, reposant sur la pureté graphique, avec une économie de trait et de couleurs. Il est d’ailleurs dommage qu’il n’illustre pas un chapitre au contenu particulier. Une trentaine de profils de photographes sont décrits (paparazzi, technicien, photographe de rue, séducteur…), une typologie agréable, mais leur lecture d’affilée devient vite lassante, quand y consacrer un dessin et le même texte en dessous aurait eu une tout autre allure. Mais cela aurait consommé trente pages et autant d’illustrations, une incidence sur le coût que l’éditeur n’aurait pas forcément accepté !

Sommaire

  • Introduction
  • Moi et mes images
  • Trop de photos nuit !
  • Petite philo de la photo
  • Reprendre l’initiative
  • Lexique-décodeur de mots menteurs
  • Slow photo

-  No Photo, de Pierrick Bourgault, dessins de Christine Lesueur

  • 13,5 x 19 cm, 176 pages
  • 12,90 €, 8,99 € (PDF/ePub)
  • Édition Dunod

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  • Des "usages immodérés de l’image au travers des réseaux sociaux et des outils de partage"

    C’est de la "grande bouffe" qui fait vomir sans compter les conséquences que génèrent ces nouvelles pratiques incontrôlées à l’instar de tous ces touristes qui arborent une GoPro sur le torse pour capter des kilomètres de non évènements dont ils ne feront rien, au mieux, ou qu’ils déverseront sans retenue, sans discernement sur la toile comme une infâme lie pour abreuver la masse.

  • J’espère que le livre est à la hauteur de son génial sujet.

  • tous ces touristes qui arborent une GoPro sur le torse pour capter des kilomètres de non évènements dont ils ne feront rien, au mieux, ou qu’ils déverseront sans retenue, sans discernement sur la toile

    +1

  • C’est décidé. J’arrête la photo pour chasser les pokémons.
    Un jour, je serai le meilleur dresseur...

  • La manière dont les autres photographient m’importe peu et ne me dérange pas. En tous cas, c’est beaucoup moins grave qu’une certaine façon de conduire dangereuse (par exemple) et ça ne mérite pas un livre.
    Pas besoin d’arrêter de photographier, il suffit de regarder les autres avec un peu plus d’empathie, un oeil de photographe bienveillant et l’auteur vivra mieux, et surtout s’il arrête d’écrire et garde ses amertumes pour lui.

  • On peut très bien avoir de la l’empathie et de la bienveillance mais sans oublier d’éduquer (modestement) et d’attirer sur les dérives de telles pratiques et de leurs conséquences...
    D’ailleurs, sur ce sujet, entre travail d’auteur et information, il serait intéressant d’avoir des débats sur l’utilisation et l’avenir des nouvelles technologies de leur finalité, de leur but, de leur droit.
    Les addicts à la Gopro, les journalistes et les responsables gouvernementaux qui mettent en place des systèmes de caméra surveillance devraient suivre des séances de désintoxication car c’est vraiment détestable de voir qu’on est filmé pour tout et n’importe quoi sans réel motivation artistique juste pour contrôler, faire "chier le monde", faire de la pseudo information de caniveaux, dire qu’on a tout vu, qu’on a tout fait, tout visité, tout capturé, tout soumis au dictat du numérique car il ne s’agit plus de photographie ou de 7ème art mais de boulimie d’images.

  • 6 à dit : les journalistes et les responsables gouvernementaux qui mettent en place des systèmes de caméra surveillance devraient suivre des séances de désintoxication car c’est vraiment détestable de voir qu’on est filmé pour tout et n’importe quoi sans réel motivation artistique

    Excellent :) haha
    La caméra de surveillance est à l’art ce que l’écran plat est au dos crawlé :)

  • Et ne plus utiliser sa CB qui nous suit à la trace et dévoile à peu près tout sur nous : dis ce que tu achètes et où et je saurais tout sur toi !
    Et l’on ne parle pas des heures passées sur son ordi (et le forum), sa Tv etc...
    Même l’homme des cavernes était obsédé par ses peintures....
    Pour ma part, j’établis une échelle de valeur dans les inconvénients inévitables de la vie en société en général : voir des gens prendre photos avec une tablette me fait sourire, manger des légumes/fruits pleins de pesticides me fait plutôt pleurer (pour mes petits-enfants)...

  • Justement, nous sommes déjà assez espionné comme cela sans en rajouter une couche supplémentaire !
    Voir des crétins de toutes origines qui filment devant eux n’importe quoi et me trouver dans leur boite pour être diffusé sur des réseaux sociaux "à la con" ne me fait pas sourire.
    Je déteste cette utilisation anarchique des nouvelles technologies et je résiste, difficilement certes, pour conserver encore un peu de liberté car je ne veux pas être l’otil des autres, d’une société débile qui ne respecte pas grand chose. Avec toutes ces pratiques non maitrisées on ne respecte plus la dignité et la liberté de chaque être humain ; je résiste car je ne veux pas être soumis comme un abruti à ce merdier international !