Tout savoir pour réaliser, optimiser et diffuser ses photos

« Nous aimerions être une sorte de Life du XXIe siècle »

08/08/2017 | Benjamin Favier

« Un pari fou ». Vincent Leloup et Eric Baudet, deux photographes indépendants, créateurs, de RendezVous Photos, en conviennent dans leur Édito. Créer un nouveau média en ligne de reportage dédié à la photo sur un modèle payant est un défi. Fou ? Pas tant que cela, en écoutant les deux compères expliquer leur démarche. Pour l’instant, ils proposent deux rendez-vous hebdomadaires. Des sujets de société, réalisés en France ou à l’international, basés sur des textes, sons, photos et vidéos. RendezVous Photos est une plate-forme 100 % numérique, qui ambitionne de donner une visibilité aux photojournalistes, qui ne trouvent plus de place pour publier leurs travaux dans la presse écrite. Le point sur la situation, un trimestre après le lancement.

- Le Monde de la Photo : Pourquoi avoir créé RendezVous Photos ? Qui participe à l’aventure ?

Vincent Leloup : Il y a une conjonction d’éléments. Il y a moins de place pour le reportage photo dans la presse. Donc moins de revenus pour les photographes. Les avancées technologiques font qu’aujourd’hui, il est beaucoup plus facile de créer un média.

Éric Baudet : Tout en étant conscients des difficultés du métier aujourd’hui, nous rêvions de créer un nouveau média. Notre ambition est de donner un maximum de place au photojournalisme à travers des récits visuels longs, de quinze à vingt photos minimum par reportage. Nous sommes les premiers à faire ça sur le Web. Nous avons embarqué des photographes de Divergences dans l’aventure. Nous sommes une quarantaine à participer au capital de RendezVous Photos.

- MDLP : Comment définiriez-vous la ligne éditoriale ?

Vincent : Nous mettons à l’honneur le reportage de terrain, mêlant texte et photos. Nous aimerions être une sorte de Life du XXIe siècle. Nous souhaitons laisser du temps aux photographes. Pas juste pour faire des diaporamas avec des légendes. Nous essayons d’aller un peu plus loin et d’amener du contenu en plus, au travers de textes, photos, sons et vidéos.

Eric : La ligne éditoriale est axée sur des sujets de société, en France, mais aussi à l’étranger. Les sujets publiés ont été effectués en immersion, sur la durée, par des binômes rédacteurs/photographes. Cela permet d’aller plus en profondeur. Et l’outil Web nous y invite. Il faut que la mécanique propre à Rendez-Vous Photos soit comprise et se diffuse pour que des photographes et rédacteurs adhèrent à cette manière de fabriquer l’info. Pour valider notre projet, il fallait se tester. Nous avons lancé une sorte de numéro zéro en direct, avec nos amis photographes de Divergence. Nous avons vu qu’il était parfois possible de séquencer les sujets. D’autres fois, ce n’était pas possible.

- MDLP : Les contenus que vous proposez sont-ils exclusifs ? Les auteurs peuvent-ils vendre leurs sujets ailleurs ?

Eric : Nous produisons de plus en plus de sujets, mais nous en achetons d’autres. Produire de l’information, des reportages coûte cher. À l’avenir, nous espérons pouvoir produire la totalité de nos reportages. Nous ne sommes pas des agents, mais un vrai média indépendant. Les photographes que nous publions sont propriétaires de leurs images. Si quelqu’un veut leur acheter un sujet, nous sommes très contents pour eux.

Vincent : Par exemple, le sujet sur les rodéos urbains à motos-cross, produit pour nous, a été revendu à VSD par le photographe. Nous réorganisons aussi des sujets déjà produits. Nous l’avons fait avec Haïti, de Corentin Fohlen.

- MDLP : Quel est votre modèle économique ?

Vincent : Il y a trois paliers. Le projet serait viable à partir de 4 000 abonnés. À 7 000 abonnés, nous serions en mesure de fonctionner sereinement. Le vrai équilibre, confortable, serait de parvenir à 10 000 abonnés. Nous espérons atteindre 2 000 abonnés d’ici un an. Puis le double en 2019, pour atteindre 7 000 abonnés l’année d’après.
Une quarantaine de photographes ont investi dans le capital (un peu moins de 40 000 €). Nous avons mené une campagne de financement participatif sur KissKissBankBank, ce qui nous a permis de récupérer quelque 30 000 €. Nous avons aussi obtenu la bourse Emergence du Ministère de la Culture d’un montant de 50 000 € (bourse créée en 2016 sur une idée du Spill, Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne). Nous avons touché 60 % de la somme. Il faut attendre six mois pour avoir le complément. On a également eu une bourse d’aide à la création de 4 000 € par le biais de la SAIF (Société des Auteurs des arts visuels et de l’image fixe). Nous sommes encore à la recherche de financements. Nous avons besoin de 200 000 à 300 000 € pour atteindre nos objectifs.
Trois types de financements sont possibles. En procédant à de l’endettement, si les banques jouent le jeu. Autre solution, nous pouvons augmenter le capital avec des « business angels », des gens qui investissent, pas forcément dans l’espoir de gagner beaucoup d’argent, mais qui ne souhaitent pas en perdre ! Enfin, comme nous avons obtenu le 29 juin notre numéro de commission paritaire, nous sommes éligibles aux aides de l’État à la presse.

Eric : Nous sommes une petite structure de sept personnes. Il y a beaucoup de bénévolat pour le moment. L’argent perçu sert exclusivement à la production des sujets. Tous les photographes et rédacteurs dont les sujets sont publiés ont été rémunérés.

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Vincent Leloup et Eric Baudet à Paris. Photo : Benjamin Favier

- MDLP : Vous êtes uniquement disponible en version numérique. Quid d’une version papier ?

Eric : Aujourd’hui, faire un média numérique était une évidence. Nous voulions être le premier « pure-player » du photojournalisme.

Vincent : Les dix dernières années ont montré que deux modèles étaient possibles. Une revue haut de gamme à publication rare, comme XXI. Et le modèle numérique payant, comme Mediapart. Chacun a sa place. Mais il n’est pas possible de faire les deux. Peut-être qu’à l’avenir nous ferons un numéro papier annuel. Mais avant, il faut atteindre le premier palier de 4 000 abonnés.

- MDLP : Vous diffusez du son, des textes, des vidéos, des images : pourquoi ne pas faire de web-documentaire ?

Vincent : Pour moi ce n’est pas viable. Trop long. Impossible à regarder. Je trouve que c’est une voie de garage, faite pour la télé, pas pour la presse.

Eric : Il y a des choses formidables dans le monde du web-doc, par exemple Prison Valley, de David Dufresne et Philippe Brault que j’ai adoré.

- MDLP : Une application pour smartphones ou tablette est-elle prévue ?

Vincent : Nous en avons discuté. D’un commun accord, nous sommes allés vers l’ordinateur. Nous avons donc utilisé la technologie dite « responsive » qui s’adapte à tous les écrans. Nous sommes donc allés vers ce modèle. Les applications mobiles seront notre premier investissement, dès que nous aurons l’argent, avec une traduction du site en anglais.

- MDLP : Quel est le rythme de parution des sujets ?

Eric : Le site a vu le jour le 18 avril. Nous avions un peu de marbre (NDLR : mot utilisé dans la presse pour désigner du contenu prêt à être publié, et mis de côté pendant un certain temps). Nous avons publié quarante reportages sur une quinzaine de rendez-vous, quelque huit cents photos, trois cent mille signes de texte. Tout le monde travaille beaucoup, de manière acharnée, avec des bouclages à deux heures du matin. Ces personnes ont des engagements par ailleurs, mais elles sont passionnées par le projet et ont décidé de s’investir. Nous faisons deux publications par semaine, le mardi et le jeudi. À terme, si nous le pouvons, nous en ferons un troisième le week-end.

- MDLP : Les premiers retours vous confortent-ils dans votre démarche ?

Eric : Les retours que nous avons eus, tant sur la forme que sur le fond, sont en grande majorité enthousiastes. Cela nous a un peu rassurés. Il y a une exigence, à tous les niveaux. Trois ou quatre personnes travaillent à la fabrication d’un épisode. C’est beaucoup d’échanges et de télétravail.
Nous devons maintenant mieux nous organiser au niveau éditorial. Nous structurer et nous étoffer, notamment sur la partie rédactionnelle. Nous allons aussi continuer à expérimenter : est-il judicieux de ne sortir que le matin, ne faudrait-il pas essayer de paraître en début d’après-midi ? Nous allons voir ce qui est le mieux et ajuster les curseurs. RDV Photos est un laboratoire.

Vincent : Les retours sont bons sur nos contenus. Nous n’avons pas de mauvaises critiques. Nous nous sommes testés sur le News pendant la présidentielle, mais nous n’avons pas vocation à couvrir l’actualité.

- Le site de RendezVous Photos

- Propos recueillis par Benjamin Favier

- Photo image d’accueil : Vincent Leloup et Eric Baudet dans leurs locaux, à Paris. Photo : Benjamin Favier

BIOS EXPRESS

- Vincent Leloup

« Je suis photographe de presse depuis 1980. Après quelques parutions dans Libération et Rouge, très vite, j’ai réalisé que pour aller plus loin, il faut créer son propre outil : en 1981, j’ai créé l’agence Collectif presse avec plusieurs amis photographes. L’agence a duré dix ans, elle a été liquidée début 1990. J’en étais le gérant, tout en étant également photographe. Je suis par la suite devenu photographe indépendant. Grâce à mon vécu dans l’agence, j’ai eu un accès facilité dans les grands journaux : Figaro Magazine, Libération, VSD… J’ai eu trois World Press la même année, en 1991. En 2003, j’ai créé Divergence, qui compte aujourd’hui plus d’une centaine de photographes. Je suis toujours photographe indépendant. Je travaille plus pour la presse spécialisée : chevaux, rugby, et jusqu’à récemment, le groupe de journaux professionnels le Moniteur constituait mon principal revenu. Je passe désormais 100 % de mon temps à Rendez-Vous photos. »

- Éric Baudet

« Aujourd’hui, je suis collaborateur régulier du JDD. Je suis passé par de nombreuses rédactions. J’ai démarré au quotidien Info Matin. J’ai aussi travaillé pour l’Équipe Magazine, VSD ou L’Express. J’ai rencontré Vincent à Libération pour lequel nous travaillions tous les deux régulièrement à la fin des années 90 et au début des années 2000. J’ai été administrateur de l’association Divergence, à laquelle j’appartiens toujours. »

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