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Raymond Depardon l’Africain

16/05/2010 | Benjamin Favier

Ce livre de poche vient garnir une superbe collection, dans laquelle figurent plusieurs ouvrages du photographe. Afrique(s) est sans doute l’un des plus personnels.

Deux années durant, Raymond Depardon sillonne l’Afrique. Sans itinéraire précis. De l’Afrique du Sud au Rwanda en passant par l’Angola, le Soudan ou la Somalie, le photographe/cinéaste improvise. Seul, avec sa caméra et son Leica. Son but : prendre le pouls des pays, des « Afriques » qu’il traverse : « Je commence un voyage, ce n’est pas un road movie, ce n’est pas un travail d’investigation journalistique, je vais tenter de regarder, écouter les douleurs ordinaires en Afrique. » De là naissent un livre, En Afrique, et un film Afrique(s), comment ça va avec la douleur ?. Les textes de cet ouvrage sont extraits du long-métrage, sorti en 1996. Les images sont en revanche inédites.

Morale

La mise en page est très épurée : pas de numéros de pages, pas de titres ni chapitres. Afrique(s) s’apparente à un vrai carnet de voyage, brut, dans lequel l’auteur livre à la fois des commentaires sur ce qu’il filme, mais aussi sur son propre vécu. Car depuis ses début en tant que photographe, il n’a cessé de voyager sur le continent africain. Il opère avec une grande retenue, faisant écho à la fameuse « pudeur », dont font preuve les populations de l’ensemble du continent face aux difficultés, comme le souligne l’intéressé. « Chaque cinéaste a le devoir moral de son plan, et le temps réel en est une garantie. » Trop impressionné par Nelson Mandela, Depardon se contente de le filmer pendant une minute, en silence. Tout au long du récit, il évoque ses doutes, comme lorsqu’il pénètre dans l’hôpital de Kigali, au Rwanda, garni de malades du Sida : filmer, ne pas filmer ? Telle est la question qui taraude le cinéaste en permanence. Selon lui, « l’homme d’images est habité par le doute et rien ne vient le rassurer. »
Plusieurs fois, l’émotion l’emporte. Il raconte en détail sa rencontre avec les nomades Mo Kuvale, au sud de l’Angola, ou ses retrouvailles avec les Toubous, dans le désert de Tibesti, lieu qui lui tient particulièrement à cœur. Ses souvenirs du tournage clandestin d’une fiction à l’hôtel Croce Del Sud, de Mogadiscio, ravivent une idylle avec une jeune femme, exposée avec passion : « J’ai aimé faire du cinéma ici. J’ai aimé photographier une femme sensuelle, désirable dans sa robe d’Alexandrie. J’ai pleuré aussi quand elle était trop dure avec moi. Je m’allongeais sur mont lit et je me forçais à me faire couler des larmes. Je me vengeais une heure après en la filmant avec force. Comme jamais je n’ai filmé quelqu’un, comme jamais je n’ai filmé des jambes, une épaule, un dos, chaque cadre, chaque lumière était un désir fou… ! ». Fait rare pour Depardon. Sur la page suivante, on aperçoit la belle créature, légèrement floue.

Douleur

Derrière la nostalgie, récurrente et inévitable dans le travail de Depardon, tant le membre de l’agence Magnum a traîné ses guêtres au quatre coins du monde, le propos se veut engagé. Pour lui, le constat est clair. En Afrique, la douleur est grande. Si grande que le continent ne peut s’en sortir seul. Évident, quand on connaît les ravages du Sida, les guerres civiles ou autres affres qui le minent. Mais il enfonce le clou en relatant ses expériences hors des sentiers battus : détresse des paysans au fin fond de l’Afrique du Sud, souffrance des femmes victimes d’excision en Égypte, haine absurde entre Hutus et Tutsis au Rwanda… Lorsque les massacres commencent au pays des mille collines, en 1994, Depardon se trouve tout près, en Éthiopie. Il préfère pourtant rester en marge de cette atroce actualité. Presque soulagé de ne pas être sur place, il évoque ses peurs face à une telle violence, avoue son impuissance : la photographie « ne peut voir qu’une partie de la vérité et encore la voit-elle déformée. » Il s’y rend sept mois plus tard, pour rendre visite aux auteurs du génocide en prison. Puis plus tard avec le journaliste Jean Hatzfeld, auteur d’une impressionnante trilogie sur le sujet (Dans le nu de la vie, Une saison de machettes, La stratégie des antilopes). La discrétion de son Leica lui autorise quelques prises de vue. C’est la grande force de Depardon. Qu’il s’agisse de documentaires ou de photographies, l’homme prend son temps, travaille à son rythme. « Je suis seul avec mon voyage, heureux d’être seul, ici au cœur de l’Afrique, au milieu du continent, loin de l’actualité, loin des événements et pourtant au cœur de quelque chose. J’aperçois les vrais problèmes, je suis heureux de pouvoir vous montrer l’Afrique que j’aime. » Un beau livre de poche, à lire absolument.

- Afrique(s)
- De Raymond Depardon
- Éditions Points
- 8 €

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  • J’ai acheté ce livre et suis en train de le lire, quelques pages à la fois, en prenant mon temps. Je crois que l’admiration que je porte a la fois au bonhomme et à son travail me ferait devenir dithyrambique si j’approfondissais, mais ce petit bouquin est une merveille, foncez.