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Vincent Laforet : « Les lumières artificielles amènent beaucoup d’énergie et de couleurs »

22/06/2015 | Benjamin Favier

Le photographe et réalisateur franco-américain, de passage à Paris, nous parle de son projet en cours. Intitulé « Air », il consiste à photographier treize villes la nuit, depuis un hélicoptère. Habitué des joutes aériennes, Vincent Laforet décrypte son flux de travail sur ce projet particulièrement gourmand en termes de ressources.

De passage à Paris à la fin du mois de mai, Vincent Laforet s’apprêtait à poursuivre sa série de photographies aériennes nocturnes au-dessus de la capitale… avant de se voir signifier un refus au dernier moment. Nous en avons profité pour lui demander en quoi consistait son projet Air, qui l’a déjà mené à Londres, Berlin et Barcelone en Europe, avant de rallier Tokyo, Sydney ou Hong-Kong. Au total, le photographe et réalisateur franco-américain projette de photographier treize villes, et compte bien revenir à Paris. En attendant, il nous parle en détail des contraintes techniques de ce projet, à la fois en termes de prise de vue et de stockage. Attention, chiffres vertigineux !

MDLP : Racontez-nous la genèse du projet Air…

Vincent Laforet : Tout a commencé avec une commande éditoriale pour le magazine Men’s Health. La publication n’a pas eu un grand écho, mais les images postées en ligne ont atteint quarante millions de vues en un mois, ce qui est assez incroyable. Les gens ont commencé à me dire : pourquoi ne pas photographier telle ou telle ville ? Je me suis mis à chercher des financements.

MDLP : Nous ne voyons pas de gens, seulement des vues d’ensemble. Pour quelle raison ?

Dans le cadre de ce projet, j’effectue surtout des images d’ensemble, montrant le flux des énergies. À l’origine, l’article de Men’s Health se concentrait sur la psychologie et les coïncidences. Ayant étudié la physique quantique, pour moi, les rues, la nuit, ressemblent à des synapses dans le cerveau, des vaisseaux sanguins ou des processeurs informatiques. J’ai voulu véhiculer cette idée en prenant ces photos nocturnes, pour montrer combien en fonction du point de vue et selon l’échelle, on voit les choses différemment.
Lorsqu’on se ballade au cœur de villes comme Paris ou New York, on se sent tout petits et on peut avoir le sentiment d’être isolé. Depuis les airs, une ville a une taille plus réduite, et on a l’impression que les gens sont plus connectés entre eux. J’ai été photojournaliste pendant vingt ans et en parcourant le monde, j’ai remarqué qu’il y avait beaucoup plus de similarités entre les gens que de différences. L’idée est de montrer que l’on est beaucoup plus connectés que ce que l’on croit. Le monde est bien plus petit qu’il n’y paraît.

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Projet Air. Série Londres. © Vincent Laforet

MDLP : Il y a aussi une importante dimension esthétique dans ce projet…

VL : D’un point de vue plus esthétique, les éclairages Led revêtent une importante cruciale dans ce projet. Ils changent l’aspect d’une ville. En volant au-dessus de Berlin la nuit, on se rend compte que la ville est extrêmement sombre, car il y a beaucoup de lampadaires et d’éclairages anciens. En 2008, je me suis rendu à Londres pour effectuer des prises de vue aériennes nocturnes ; j’y suis retourné il y a quelques semaines, c’est une ville complètement différente ! Les lumières artificielles amènent beaucoup d’énergie et de couleurs. Ce n’est pas uniquement bénéfique sur le plan de l’économie d’énergie, cela contribue aussi à rendre les villes plus attrayantes.

MDLP : Vous n’avez finalement pas pu voler au-dessus de Paris à cause du plan vigipirate. Qu’est ce que cela vous inspire ?

VL : Paris est de loin l’endroit le plus difficile pour obtenir des autorisations de vol en Europe. J’ai vécu le 11 septembre 2001 à New York et j’ai envie de dire aux Parisiens de ne pas faire les mêmes erreurs que nous avons faites les années qui ont suivi. Il ne faut pas changer son mode de vie à cause des menaces terroristes. Nous avons fourni des images réalisées dans d’autres villes ainsi que des exemplaires de demandes validées. Nous avons cru jusqu’à la dernière minute que nous avions la permission de voler. Finalement ce ne fut pas le cas. Nous sommes en train de travailler dur pour les obtenir. Sans la Ville Lumière, le livre n’aurait pas la même saveur, d’autant plus qu’à titre personnel, j’ai grandi à Paris…

MDLP : Pourquoi n’utilisez-vous pas de drones ?

VL : Je ne me sens pas suffisamment à l’aise pour faire voler des drones au-dessus de zones densément peuplées, surtout en hautes altitudes. Je préfère voir la ville de mes propres yeux, en ayant la possibilité de changer d’optique à tout moment.

« Je me repose beaucoup sur mon expérience, je sais à quel moment bloquer ma respiration et composer avec les vibrations de l’hélicoptère »

MDLP : Quels sont les premiers retours sur votre travail ?

VL : Je vole avec d’anciens pilotes de guerre, ou qui ont l’habitude de participer à des tournages et qui survolent ces villes tous les jours. Quand ils voient les images, ils sont très surpris par le résultat : elles n’avaient pas encore été faites. C’est une combinaison entre la généralisation des éclairages Led et les progrès accomplis par les constructeurs. Il y a cinq ans, les éclairages tiraient vers le jaune. Dans le cinéma, on a vu ce qu’on pouvait obtenir grâce aux capteurs numériques actuels dans des films comme Colateral ou Drive, dans des environnements urbains nocturnes.

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Vincent Laforet. © Benjamin Favier

MDLP : Comment gérez-vous le flux de travail sur chaque mission ?

VL : Je fais environ neuf mille images par vol, pendant deux ou trois heures. Les fichiers sont directement copiés sur un disque SSD, dans un G-Tech EV Dock et dans un GRaid de 16 To dont les deux disques sont configurés en Raid 1, le tout étant connecté en Thunderbolt. Nous utilisons l’application ShotPut Pro (pour Mac) et un Hub Lexar HR2 pour décharger les cartes SanDisk : trois CompactFlash de 128 Go et trois microSD de 64 Go, utilisées dans des GoPro. À ce stade, nous avons quatre copies avant de quitter l’héliport : les supports d’enregistrements, le disque SSD et les deux disques du GRaid. À mon retour à l’hôtel, je fais le premier editing et j’envoie une sélection sur DropBox. Ils sont automatiquement stockés dans deux unités G-Tech G-Speed Studio XL de 64 To, l’un à New York, l’autre à Los Angeles. Enfin, nous envoyons la sélection par Fedex sur un disque G-Tech Thunderbolt de 1 To au bureau. Comme nous sommes trois à travailler sur le terrain, nous avons chacun une copie en permanence. Je procède toujours comme cela et fais toujours en sorte d’être au minimum à deux sur un projet.

MDLP : Quelles sont vos principales contraintes en photographiant la nuit depuis un engin mobile ?

VL : Je photographie au 1/25s avec un accessoire à monture Gyro ou un monopode. En Allemagne, il faisait tellement sombre que je descendais au 1/20s. Je me repose beaucoup sur mon expérience, je sais à quel moment bloquer ma respiration et composer avec les vibrations de l’hélicoptère. Je voulais absolument montrer les parties Est et Ouest de Berlin sur une seule image : l’éclairage est très différent d’un côté à l’autre, bien que le Mur ne soit plus là. Je ne dépasse pas les 6 400 Iso, car les tirages vont être exposés en galerie à un moment ou un autre.

MDLP : Vous utilisez aussi un EOS 5DS : quelle est la conséquence de cette hausse de la définition sur votre travail ?

VL : Les fichiers sont bien plus lourds, c’est une chose, mais la prise de vue est elle aussi différente. J’ai utilisé le mode LiveView, à Los Angeles ; après une première expérience à New York, j’ai réalisé qu’il était nécessaire de faire la mise au point par ce biais, quoi qu’il arrive. Il faisait si sombre à Berlin que je n’ai pas pu utiliser mes optiques à bascule et décentrement sur le 5DS ; c’est comme si j’avais l’impression de photographier à f/2,8 en étant à f/1,4. C’est un gros défi technique.

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Projet Air. Série Londres. © Vincent Laforet

MDLP : Comment gérez-vous la post-production ?

VL : J’effectue toujours la première passe lors de l’editing. Je ne crois pas au fait que quelqu’un d’autre puisse le faire à ma place. C’est différent s’il s’agit de photojournalisme ou de photos d’actualité. Mais ici il est question de géométrie, d’équilibre : je sais exactement ce que je recherchais lors de la prise de vue. Et de toutes façons, en Europe, je suis seul ; même si j’avais un éditeur avec moi, je procèderais de la sorte. J’utilise Lightroom en agissant surtout sur les curseurs Clarté et Vibrance ainsi que Tons bleus et verts. Je passe en moyenne 30 s sur chaque image.

MDLP : Il y aura aussi un volet vidéo dans ce projet. Quel genre de réalisateur êtes-vous ?

VL : Je crois beaucoup dans la division des tâches. À force de réaliser des projets vidéo, je me suis rendu compte qu’un réalisateur doit juste veiller au bon déroulement du script et savoir quand dire « cut  ». Je respecte beaucoup David Fincher par exemple (réalisateur de la série House of Cards et des films Seven, Zodiac et Gone Girl, notamment) : il est connu pour choisir les filtres à utiliser pour tel ou tel plan. Pour ma part, je préfère garder un œil sur l’ensemble et laisser ce type de détail aux techniciens.

MDLP : Vous avez grandement participé à l’essor de la vidéo sur les reflex avec votre film Reverie. Quel regard portez-vous sur ces évolutions aujourd’hui ?

VL : Les progrès accompli ont permis de démocratiser ce média : avec un appareil récent, on peut réaliser des films de très bonne qualité. Reste la question de l’histoire. Avec le niveau de qualité atteint, il faut se démarquer par des contenus originaux.

- Propos recueillis par Benjamin Favier

- Le site du projet Air
- Le site de Vincent Laforet
- Le blog de Vincent Laforet

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