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Vingt ans après, le dernier photographe de Kurt Cobain expose ses images

27/06/2014 | Benjamin Favier

L’exposition The last shooting devait s’achever le 21 juin. Elle est prolongée jusqu’au 26 juillet. Rencontre avec Youri Lenquette, qui a photographié cette fameuse séance peu avant le suicide du leader du groupe Nirvana.

5 avril 1994. Kurt Cobain, leader du groupe Nirvana, met fin à ses jours d’une balle dans la tête, à 27 ans, dans son domicile à Seattle. Deux mois plus tôt, il posait avec un revolver .22 Long Rifle devant l’objectif de Youri Lenquette, dans le studio du photographe, à Paris. À plusieurs reprises, il retourne l’arme contre lui.
C’est à l’initiative de Kurt Cobain, qui n’aimait pas être photographié, que la séance a eu lieu. Vingt ans après, Youri Lenquette nous explique pourquoi il a attendu aussi longtemps pour exposer ces images, lui qui était devenu très proche de la rock star. Et l’impact que cet épisode a eu sur la suite de sa carrière, qu’il mène toujours près des scènes musicales…

MDLP : Pourquoi n’avoir pas diffusé l’ensemble de la session à l’époque ? Kurt Cobain n’avait-il pas vu les photos ?

Youri Lenquette : Il a vu les images, lors de la tournée qui a suivi son passage à Paris cette année-là : quelqu’un de sa maison de disque lui avait amené les photos et il aurait tout cautionné. Mais je savais comment Kurt regardait les images. Il les faisait défiler, sans émettre d’opinion. Il s’en foutait. Et il arrive parfois que des artistes valident des photos, puis se plaignent six mois plus tard, une fois qu’elles sont parues.
Bien que Kurt ait approuvé toutes les photos, j’avais un mauvais pressentiment quand je les ai amenées à l’agence. Au dernier moment, j’ai retiré celles où il dirigeait l’arme vers lui. Je les trouvais un peu dérangeantes et je voulais lui demander à nouveau son accord pour les diffuser. De plus, ce n’était pas une priorité pour moi, car j’avais beaucoup d’autres clichés. Les plus importants à l’époque étaient ceux où l’on voit les quatre membres de Nirvana réunis, car il n’y avait pas vraiment eu de sessions effectuées avec Pat Smear (NDLR : second guitariste du groupe).

« Je me suis dit qu’à force d’attendre, les personnes qui pourraient être intéressées par ces photos seraient de moins en moins nombreuses… »

MDLP : Pourquoi avoir décidé de les montrer maintenant ?

Y.L : Quand j’ai appris sa mort, j’étais content d’avoir pris la décision de ne pas publier ces photos. Je les ai gardées en me disant que je les sortirais une fois que le temps aurait fait son œuvre, que ce serait devenu une histoire et non un simple fait d’actualité. En outre, j’ai toujours eu beaucoup de difficultés à me pencher sur mon travail et à regarder en arrière. C’est pour cette raison que je n’ai pas fait de livre et que j’ai tardé à faire des expositions. Je suis toujours plus intéressé par la photo que je vais faire le lendemain que celle prise la veille. À l’approche des vingt ans, je me suis dit qu’à force d’attendre, les personnes qui pourraient être intéressées par ces photos seraient de moins en moins nombreuses…

MDLP : Avez-vous été surpris par le succès médiatique de l’exposition ?

Y.L : Je ne cache pas que je m’attendais à ce que cette exposition rencontre un certain engouement, à l’occasion de cette date anniversaire. En revanche, je n’avais pas soupçonné l’intérêt médiatique que cela représenterait. Je pensais coller à l’information alors que c’est l’inverse qui s’est produit : la presse a utilisé l’expo pour parler de l’événement et l’écho médiatique a été très important. Involontairement, cette session me dépasse largement, moi et mon travail. Je m’en attribue évidemment la paternité. Mais son impact a pris une dimension historique. S’il n’y avait pas eu l’événement tragique qui a suivi, ces images n’auraient certainement pas connu un tel sort.

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C’est dans ce studio, il y a vingt ans, que Youri Lenquette a photographié Kurt Cobain et les membres du groupe Nirvana, environ deux mois avant le suicide du chanteur. Photo : Benjamin Favier

MDLP : Kurt Cobain était réputé pour être un sujet difficile pour les photographes. Quel souvenir gardez-vous de cette session ?

T.L : Il n’était pas facile à appréhender. Son caractère était un peu lié à sa musique. Il a commencé avec le revolver, et au bout de dix clics, je lui ai suggéré de poser différemment, sans l’arme. Il a continué, c’est ce qu’il voulait. Ce n’est pas le genre de personne à qui on demande de sauter en l’air ou de prendre telle ou telle pose. On le met dans la lumière, un point c’est tout. S’il n’avait pas voulu lui-même poser avec un revolver, je n’aurais jamais pu le convaincre de le faire, ni même d’arborer cette espèce de coiffe burlesque. Travailler avec des musiciens exige une bonne capacité d’adaptation. Il faut bien cerner la personnalité de son sujet et comprendre ce qu’on peut en tirer ou pas. Sauf si l’on a un cadre ou un concept très précis, tout se fait un peu au feeling.

MDLP : D’autant plus que tout s’est décidé le jour même…

Y.L : La session s’est décidée l’après-midi même. C’était son initiative. Je n’étais absolument pas prêt. Je n’avais pas les stocks de films suffisants. J’ai laissé partir mon assistant à son rendez-vous… Je n’y croyais pas trop, jusqu’alors il avait toujours été réfractaire à cette idée.

« Après cette histoire, je me suis mis à écouter et photographier d’autres styles de musiques »

MDLP : Quelle influence cet épisode a-t-il eu sur la suite de votre carrière de photographe ?

Y.L : On avait des relations qui dépassaient le cadre professionnel. C’était un ami. J’ai été attristé de voir un jeune gars comme lui mettre fin à ses jours comme ça, c’était un tel gâchis… J’admirais son talent et je jouais un peu le rôle d’un grand frère, ayant une dizaine d’années de plus que lui.
Inconsciemment, après cette histoire, je me suis mis à écouter et photographier d’autres styles de musiques que ceux que j’avais documentés jusque-là, d’inspiration nord-américaine et anglo-saxonne. À partir de 1995, je me suis intéressé aux musiques d’Amérique latine et d’Afrique. Manu Chao incarne bien ce cheminement, puisque je le suivais à l’époque de la Mano Negra, puis je l’ai accompagné dans sa carrière solo, lors de Clandestino. Je me suis peu à peu détaché d’une certaine mythologie romantico-destructive propre au rock…

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Autoportrait de Youri Lenquette et Kurt Cobain effectué au Polaroid, en 1992. © Youri Lenquette

MDLP : Arrivez-vous à travailler dans de bonnes conditions à l’heure actuelle, dans le milieu de la musique ?

Y.L : C’est devenu très difficile pour deux raisons. Avec le temps, le marketing est devenu de plus en plus précis, de plus en plus puissant. L’image est beaucoup plus contrôlée qu’autrefois. Quand on repense au travail de Michael Cooper sur les Rolling Stones ou aux photos de Dominique Tarlé qui a passé quatre mois dans une villa à Villefranche-sur-Mer avec eux en 1971… Il n’y a pas un photographe indépendant qui puisse accéder à de telles conditions aujourd’hui. Rien n’est fait au hasard. Rien n’est accidentel. L’image des groupes est beaucoup plus formatée. L’autre problème vient du fait qu’il y a trop de photographes. Daniel Kramer était seul avec Bob Dylan dans les années 60. Je me souviens de gros concerts dans les années 80 ou 90 où nous étions seulement six ou sept dans la fosse. Dans n’importe quel petit concert, même s’il s’agit d’un groupe émergent, on trouve toujours une poignée de photographes armés de reflex au pied de la scène, sans parler des nuées de téléphones portables brandis dans la foule…

MDLP : Quelle importance accordez-vous à la technique et au matériel ?

Y.L : Je photographie différemment aujourd’hui. Je pense que c’est une forme d’expression qui se bonifie avec le temps. Je n’ai jamais été très attiré par la technique et cet aspect n’a jamais influencé ma manière de travailler. En argentique, j’ai toujours utilisé un Hasselblad pour les portraits et des Leica pour le reportage. Sur des concerts, il m’arrivait de prendre un EOS 5 avec des téléobjectifs. Je m’y retrouve moins en numérique, je n’ai pas été convaincu par le Leica M9, ni par les dos numériques, car il est impossible de photographier au format 6 x 6.

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Youri Lenquette signe des tirages dans son studio, à Paris. Photo : Benjamin Favier

MDLP : Maintenant que ces images sont publiques, y a-t-il d’autres travaux que vous auriez souhaité sortir de l’ombre ?

Y.T : Je regrette de ne pas avoir plus photographié mon environnement. Lorsque j’habitais à Londres, à Brixton, j’étais le seul blanc dans un immeuble au milieu de Jamaïcains : il ne m’est jamais venu à l’idée de photographier ces rastas dans un décor déglingué, alors que je les fréquentais et que j’avais un appareil. Même si je n’étais pas professionnel. Aujourd’hui, je le ferais. C’est fou comme des photos que j’ai prises il y a trente ans prennent une autre dimension à mes yeux…

MDLP : Parmi toutes les personnalités et groupes avec lesquels vous avez travaillé, quels sont vos meilleurs souvenirs ?

Y.T : Je garde de forts souvenirs de tournées, notamment avec la Mano Negra en Colombie. La scène avec eux avait une espèce de dimension qui ne pouvait être décrite qu’en allant les voir. Ibrahim Ferrer du Buena Vista Social Club a été comme un grand-père pour moi. J’ai eu la chance de vivre beaucoup d’histoires. Et la grande frustration est parfois de ne pas réaliser des images qui reflètent l’émotion ressentie lors de ces rencontres. C’est un sentiment assez génial lorsqu’on y parvient.

Propos recueillis par Benjamin Favier

- The last shooting, galerie Addict, 14/16 rue de Thorigny, 75003 Paris. Ouvert du mardi au samedi de 11 h à 19 h

- Photo logo : Planche-contact des photos de Youri Lenquette prises en février 1994 et tirées par Marc Upson. © Benjamin Favier

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