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Yann Arthus-Bertrand : « L’image animée, écouter les gens parler, c’est plus excitant pour moi »

18/01/2017 | Benjamin Favier

L’auteur de La Terre vue du ciel, de Home et Human a accepté d’être le président d’honneur de la seconde édition du Vincennes Images festival, consacré à la photographie amateur, qui se déroulera du 19 au 21 mai prochain.

Dans cet entretien accordé à MDLP, partenaire média de l’événement, Yann Arthus-Bertrand revient sur sa carrière de photographe et vidéaste et sur son projet de réalisation en cours, Woman. Il évoque aussi ses croyances, sur les plans humain et écologique, la fermeture de sa galerie au cœur de Paris et porte un regard lucide sur les critiques, dont il est souvent la cible.

MDLP : Quel regard portez-vous sur la photographie amateur ? Comment jugez-vous la crise que subissent de nombreux photographes professionnels ?

Yann Arthus-Bertrand : Amateur, ça veut dire qu’on aime, donc on est tous des amateurs, parce qu’on aime la photographie. La crise de la photographie est quelque chose de dément. Je le vis au quotidien. J’ai beaucoup d’amis, des photographes pros, qui ne s’en sortent plus, qui ont vendu leur maison. Aujourd’hui, tout le monde fait des photos avec son smartphone. Tout le monde est bon photographe. À Alep par exemple, beaucoup de civils font des images, et de bonnes images !

Vous êtes un autodidacte, comment êtes-vous venu à la photographie ?

Je suis arrivé du Kenya avec mes photos de lions sous le bras. Je dis souvent d’ailleurs que ce sont les lions qui ont été mes professeurs de photographie, j’ai tout appris seul sur le terrain. Je faisais tout en Kodachrome et je ne voyais le résultat qu’un an plus tard. Quand je suis rentré et que Match m’a acheté mon premier sujet, je n’en revenais pas du prix qu’on pouvait récolter à partir de simples photographies. Je me suis dit : « C’est génial, je vais rester photographe, avoir la vie que j’aime en continuant à observer les animaux dans le monde entier. » À l’époque, avec Pascal Maître, Éric Valli, Philip Plisson, Alain Ernoult, nous étions une bande de baroudeurs, toujours avec notre sac. Aucun de nous n’avait fait d’école de photo, nous n’étions pas dans une agence. La vie était facile. On adorait ce qu’on faisait. Les archives tournaient énormément. Aujourd’hui, je stocke mes images chez Getty, mais je suis étonné du peu de choses que je vends par rapport à ce que j’ai ! On est perdu dans un milliard de fichiers, c’est dur d’exister là-dedans.

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Caravane du sel du lac Karoum, désert Danakil, Région Afar, Ethiopie (14°06’ N - 40°20’ E)
La dépression du Danakil, ou Afar, est la région la plus basse d’Afrique en altitude. Ce désert salé est aussi le lieu où il fait le plus chaud sur Terre, avec des températures diurnes pouvant atteindre 50 degrés Celsius. Le Danakil recèle donc d’une richesse exploitée depuis des millénaires : le sel, extrait de mines à ciel ouvert. D’immenses caravanes de plusieurs centaines de dromadaires transportent cette ressource dans tout le pays, où le sel sert à la conservation des aliments, à la cuisine et occasionnellement de monnaie d’échange.
Photo : HUMAN / Fondation GoodPlanet

Qu’est-ce qui vous touche, en images ?

Le sens de la beauté. La beauté du monde m’a scotché. Si tu sais regarder, l’art est partout. Cette beauté évidente que tu ne vois plus au quotidien, quand tu la remarques et que tu la photographies, elle te marque profondément. C’est pour ça que souvent j’ai beaucoup de mal à comprendre l’art contemporain, alors que je m’y intéresse. Un gros chêne dans un champ, je trouve ça inouï. Alors que voir des œuvres conceptuelles dans un musée me touche beaucoup moins. Avec le recul, je me dis que l’homme essaie désespérément de reproduire cette beauté qu’il est impossible de copier. Photographier la Terre, cette multitude de paysages, m’a vraiment pénétré.

Avec le recul, comment analysez-vous le succès de ce projet ?

Quand j’ai entamé le projet La Terre vue du ciel, je me suis beaucoup inspiré de Salgado et son travail sur la main, qu’il a mis plusieurs années à réaliser. J’ai ramé, j’ai hypothéqué ma maison, mais j’y croyais. Quand on a sorti le livre, Hervé de la Martinière m’a dit : « Écoute Yann, c’est le livre de ta vie, on fera le format que tu veux et le prix que tu veux. » On a fait un gros bouquin à un prix abordable. On en a vendu quatre millions. Nous avons été totalement dépassés par le succès. Ça a transformé ma vie. La Terre vue du Ciel m’a donné une image de marque incroyable. Dès que je vais à l’étranger, je vends beaucoup de tirages. L’autre jour en Belgique j’ai vendu six grands tirages ; quand j’en vends un par mois en France, je suis content !

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Vol de flamants roses au-dessus de formations cristallines du lac Magadi, Kenya (1°52’ S – 36°17’
E)
Des milliers de flamants roses se regroupent sur le lac Magadi afin d’y trouver les microalgues, crevettes et crustacés
qui y prolifèrent et dont ils se nourrissent. Les cristaux de sesquicarbonate de sodium des eaux du lac sont considérés
comme les plus purs au monde ; ils sont exploités depuis un siècle pour produire du carbonate de soude, destiné à
l’industrie du verre et à l’élaboration de détergents.
Photo : HUMAN / Fondation GoodPlanet

Racontez-nous la genèse de l’exposition, plutôt insolite…

Je voulais faire une exposition publique. Aucun musée ne voulait de moi, la presse avait été submergée par mes images. Agnès de Gouvion Saint-Cyr, à l’époque responsable de la photo au ministère de la Culture, m’a dit d’aller voir au musée du Luxembourg. À cette époque-là, il y avait une grande pièce vide et une exposition sur De Gaulle. Je vais voir les sénateurs. Ils avaient aimé le bouquin. Ils me répondent qu’ils ne peuvent pas s’occuper du musée. Ils me donnent les clés en me disant de faire le ménage, d’assurer le lieu. Ils m’ont fait un cadeau dément. On monte l’exposition avec Robert Delpire, qui dès le départ a aimé ce que j’ai fait, sans snobisme. L’entrée était gratuite, je vendais tellement de livres que je n’avais pas besoin d’argent. Des guides expliquaient la Terre, il y avait des légendes très fournies pour chaque photo. On ouvrait jusqu’à minuit, il y avait une queue pas possible sur le trottoir. J’avais les clés, personne ne nous disait rien, nous étions chez nous. J’étais déjà très content de ce que j’avais fait – j’avais un melon comme ça ! –, mais c’était tellement agréable de recevoir les gens, c’était un cadeau inouï ! Puis j’ai exprimé l’envie d’afficher les photos sur les grilles, rue de Médicis. Avec Olivier Bigot, on a inventé le principe de « plastifier » les images. Tout le monde me disait que j’allais me les faire piquer, qu’on allait les taguer. Au bout de quatre ou cinq photos accrochées, les bagnoles s’arrêtent, les passants viennent nous voir. Le soir, l’expo était montée, il y avait un monde fou rue de Médicis. Deux millions de personnes sont passées en six mois. Tout de suite, on a été descendus par la presse un peu intello. Dans Le Monde, ils ont écrit que ce n’étaient que des cartes postales sans aucun sens… Suite à ça, j’ai bien gagné ma vie et j’ai voulu créer une fondation.

Vous vous apprêtez à fermer votre galerie, dans Paris, pourquoi ?

J’arrête ma galerie, ça ne marche pas. Je ne numérote pas mes tirages, je suis contre cela. Du coup, je n’intéresse pas les collectionneurs. C’est assez étonnant, à titre personnel j’ai beaucoup de tirages, à une époque j’achetais des images de Cartier-Bresson, Doisneau, Erwitt… Ils ne sont pas numérotés et ça me va très bien, je suis tout aussi content ! Je suis un émotif. Avant de fermer ma galerie, je vais faire une exposition avec les gens de SOS Méditerranée qui ont un bateau là-bas et organiser une vente de tirages avec tous les gens qui ont travaillé sur les réfugiés pour leur rapporter un peu d’argent.
Les photos engagées m’intéressent. Ce qui me touche, c’est quand elles servent à quelque chose. Et quand les gens se servent de leur notoriété ou de leur talent pour essayer de changer le monde. Changer le monde, ce n’est pas prétentieux. Tout le monde peut le faire à son niveau. Les photographes le font beaucoup. Ils vont sur le terrain. Tu ne peux pas travailler sur un bateau avec des réfugiés, comme l’ont fait Salgado ou Reza, et rester indifférent. Par contre, si tu restes dans ton studio à concevoir des œuvres d’art… Il y a des mecs comme Ai Weiwei qui font des choses incroyables, qui sont très impliqués. Mais je trouve qu’on est assez éloigné des problématiques du monde. Quand je vais à Paris Photo, je me sens un peu déconnecté de la photo que j’aime. La photo part souvent dans un sens que je ne comprends pas très bien. Ce qui me touche ce sont les gens qui savent raconter une belle histoire. Les gens qui savent pleurer en fin de compte, qui savent te faire comprendre ce qui est en train de se passer, qui sont eux-mêmes émus et touchés.

Vous êtes devenu plus cinéaste que photographe : que vous apporte la vidéo par rapport à la photo ?

Je fais un peu du cinéma de photographe. Je pense que cela transparaît dans Human ou dans Home : l’éclairage, les cadrages… J’ai toujours un appareil photo avec moi et je continue de faire des clichés. Mais je trouve que la narration, dans Human par exemple, est beaucoup plus forte que La Terre vue du ciel. L’image animée, écouter les gens parler, c’est plus excitant pour moi. On fait un film en ce moment sur les femmes (NDLR : le film s’appellera Woman), on projette d’effectuer trois mille interviews, c’est un énorme truc ; je pourrais partir avec un appareil photo, faire des portraits de femmes pendant cinq ou six ans, mais ce ne serait pas la même chose. En photo, tu es seul. Tu décides de tout, tu appuies sur le bouton… Le cinéma, ça n’a rien à voir. Je ne suis pas toujours derrière la caméra quand on tourne. Il y a le montage, la musique, du commentaire. C’est beaucoup plus une notion de famille, de partage, et je dois reconnaître que j’aime beaucoup cela. Je reprendrai mon appareil un jour. J’ai d’ailleurs un projet sur la France, mais en vieillissant, j’aime travailler en équipe. Il y a quelque chose de très superficiel dans la photographie. Un jour tu pars faire une interview, tu fais un portrait, puis le lendemain tu fais autre chose… C’est difficile de s’ancrer.

Vous avez créé la fondation GoodPlanet et votre nom revient souvent quand on évoque des personnalités liées à la cause environnementale. Vous considérez-vous comme un militant ?

En 1992, on parlait peu d’écologie. Je voulais donner du sens à ce que je faisais. J’ai beaucoup lu à cette époque, rencontré beaucoup de scientifiques, d’ONG pour comprendre ce qu’il se passait. J’ai commencé à travailler sur l’impact de l’homme. Tous les chiffres qu’on me communiquait, que ce soit en matière de déforestation ou de démographie, étaient mauvais. J’étais fasciné par le Worldwatch Institute. J’ai été transformé par les ONG, les gens qui travaillent sur le terrain ; transformé par ces millions de gens qui aident, qui partagent, c’est quelque chose qui m’a marqué. Et puis, sans doute aussi, transformé aussi par la différence énorme entre ma vie et celle de gens rencontrés sur le terrain ; même si tu le sais et que tu en es conscient, quand tu le vois et que tu en parles avec les gens, tu as quand même des milliards d’individus qui sont dans l’agriculture de subsistance, qui ne vendent rien et qui travaillent à la main pour nourrir leur famille. C’est quelque chose que tu ressens au fond de ton corps et qui te fait changer.
Quand on a fait Human on s’est occupés de réfugiés. Nous sommes toujours en contact avec eux. Ils sont très connectés à Internet et savent très bien comment nous vivons. Et quand tu parles avec ces gens-là qui vivent au Soudan ou en Ethiopie, des pays où il n’y a pas de démocratie, pas d’éducation, pas de travail, tu n’as qu’une envie, c’est de partir. Tous les jeunes se demandent quand ils vont partir. Si nous étions à leur place, nous ferions la même chose.

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Congo-Brazzaville, Making-of Human : Bruno Cusa prenant une photo depuis l’hélicoptère.
Photo : HUMAN / Fondation GoodPlanet

Que pensez-vous du parti écologiste, à l’approche de l’élection présidentielle ?

Quand tu fais Human, tu acceptes que les gens ne pensent pas comme toi. Avec Olivier Blond (NDLR : journaliste, ancien directeur éditorial de la fondation GoodPlanet, créateur de la page écologie de Courrier International, et co-créateur de l’émission « Vu du ciel » sur France 2), on prépare une tribune en forme de coup de gueule pour dénoncer le fait que l’écologie aujourd’hui est confisquée par la politique et que les verts ne représentent plus ce en quoi nous croyons. Les verts font 1 ou 2 % aux élections, c’est nullissime et honteux. Le seul qui parle d’écologie en ce moment, et qui en parle très bien en plus c’est Mélenchon ! Je demande que Nicolas Hulot, que Daniel Cohn-Bendit disent : « On va voter Yannick Jadot ». Quand on voit le scandale de Volkswagen, qu’on circule en ville un jour sur deux, on se dit qu’il y a quelque chose qui ne va pas !

Vous parlez d’un besoin de révolution, de quel ordre serait-elle ?

La révolution ne sera pas économique, pas politique, pas scientifique, elle sera spirituelle au sens éthique et moral. Qu’est ce que je peux faire ? Si je sais que manger de la viande c’est mauvais pour l’environnement. Que cela engendre de la souffrance animale, est-ce que je continue à en manger ? Si je continue à acheter dans des grandes enseignes est-ce que je ne tue pas les paysans ? Mais pourtant tout le monde le fait ! On est le pays des droits de l’homme et des ONG, mais on se revendique comme étant le troisième pays vendeur d’armes au monde. Je pense que nous sommes bien plus puissants que les politiques, parce que nous sommes des millions. Et puis surtout, je pense que regarder le monde avec moins de scepticisme, moins de cynisme, avec plus d’amour et de bienveillance, c’est important. Aujourd’hui, on vit dans un monde très tendu, très méchant. Quand j’ai fait Human, j’ai été descendu par la presse. On peut ne pas aimer le film, mais on peut au moins respecter ce que j’ai essayé de faire. Les gens de mon équipe ont été affectés, moi moins, car je commence à être habitué.

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Séchage de tissus à Bahawalpur, Pendjab, Pakistan (29° 24’ N – 71° 40’ E)
Le Pendjab constitue le coeur économique du Pakistan. L’industrie du textile y représente la moitié des exportations et 30 % des emplois. Ce secteur fait cependant face à des défis : l’instabilité de la roupie, la concurrence de pays voisins et les pénuries d’électricité qui empêchent les usines de tourner à plein régime.
Photo : HUMAN / Fondation GoodPlanet

Vous n’êtes pas épargné par les polémiques, votre engagement pour la candidature du Qatar à la Coupe du monde de football a été très critiqué. Comment vivez-vous tout cela ?

Je travaille avec PPR et la Fondation Bettencourt Schueller. Je m’appelle Arthus-Bertrand. J’ai une famille bourge. J’ai tout. Sur le Qatar, j’ai vraiment fait une connerie. On m’avait vendu le fait que la coupe du Monde bénéficierait d’une compensation carbone et que les stades seraient démontés après l’événement. Je m’étais dit pourquoi pas. Je regrette que cela se soit passé comme ça, mais sur le fond, jamais je ne pensais qu’ils obtiendraient l’organisation de l’événement ! Bien sûr, ils m’avaient aidé pour Home. Le Qatar avait acheté les droits pour la diffusion dans tous les pays arabes. Mais je n’ai pas touché un centime de leur part lors de mon soutien à leur candidature.

À qui faites-vous appel pour financer Woman ?

J’ai déjà trouvé des partenaires. Un milliardaire chinois, un milliardaire anglais. On cherche des financements, mais le fait d’avoir fait Human nous aide énormément. Le projet est simple : montrer ce que c’est que d’être une femme dans le monde d’aujourd’hui. Et dans ce monde difficile et déséquilibré, nous aurons besoin du bon sens des femmes. De cette intelligence instinctive de protection pour les enfants. Les femmes sont bien plus sensibles à cela. Naître femme, ce n’est pas aussi simple que cela. Et toutes les femmes ont quelque chose à dire là-dessus.

Propos recueillis par Benjamin Favier

Vincennes Images Festival

Le Monde de la Photo est fier de participer au Vincennes Images Festival en tant que partenaire média à l’occasion de cette seconde édition. Lorsque Jeff Ropars, président du VIF, et Franck Nemni, Vice-président, nous ont fait part de leur intention de créer un festival photo amateur dans cette grande ville du Val-de-Marne, il nous a semblé naturel de les accompagner dans cette aventure : la passion, l’enthousiasme, l’audace, mais aussi l’humilité de se lancer dans un tel projet sont des valeurs que nous partageons au sein de la rédaction. Le déroulement de la première édition, qui a eu lieu du 29 au 31 mai 2015, a été un franc succès, bien aidé par des personnalités au diapason. Nous pensons à la générosité de Nikos Aliagas, formidable photographe, qui n’a pas compté les heures au stand de la librairie Millepages ; quant à Matthieu Ricard, invité d’honneur de la première édition, il a lancé le festival de la plus belle des manières, par une marche que les habitants de Vincennes ne sont pas près d’oublier ! Nous vous donnons donc rendez-vous du 19 au 21 mai 2017, sur notre stand, au cœur de Vincennes, au Vincennes Images Festival !

- Le site du VIF
- Le site de La Terre vue du ciel
- Le site consacré à Human

- Crédit photo image d’accueil : Yann Arthus-Bertrand dans les locaux de Hope Production, dont il est le président, le 6 janvier 2017. © Benjamin Favier

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