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Nikon

5.Manipulations

01/02/2010 | Benjamin Favier

Où se situe la frontière entre réalité et fiction ? Qu’il s’agisse de photographie d’art ou de photojournalisme, il est parfois bien difficile de distinguer le vrai du faux. En vérité, cette problématique nous ramène à l’allégorie de la caverne, chère à Platon. Au mois de juin 2009, Guillaume Chauvin et Remi Hubert, deux étudiants de l’École supérieure des Arts décoratifs de Strasbourg jouent un bien vilain tour à Paris Match. Leur reportage photo, montrant les conditions de vie difficiles d’étudiants, leur fait remporter le Grand Prix Paris Match du photoreportage étudiant.


Avec leur reportage Mention rien, Des diplômés option précarité, monté de toutes pièces, Guillaume Chauvin et Remi Hubert, étudiants de l’École supérieure des Arts décoratifs de Strasbourg ont voulu faire réfléchir sur le pouvoir des images.
Photo : Guillaume Chauvin

Dans la foulée, les deux auteurs avouent avoir sciemment bidonné leur sujet. Leur but ? Montrer avec quelle facilité on peut monter un reportage, et sensibiliser le public au pouvoir de l’image. Ainsi, ils se mettent eux-mêmes en scène sur certains clichés, avec la complicité d’acteurs : ils apparaissent de dos, ou le visage flouté. Cet épisode fait écho à cette définition de la photographie, énoncée par Frédéric Buxin, président de l’UPC : « Il y a toujours un parti pris : 100 % des photos ne trahissent pas la réalité. » Tout le monde se souvient de l’épisode de Timisoara : en décembre 1989, en Roumanie, au moment de la chute du régime de Ceausescu, l’ensemble des médias s’empresse de parler de charnier, lors de la découverte de plusieurs dizaines de milliers de corps. Très vite, il s’avère que les cadavres proviennent de morgues et de cimetières. Dans les deux cas, ce ne sont pas les images qui trompent, mais les commentaires qui les accompagnent, qui induisent une interprétation erronée.

Dans l’ouvrage Un siècle de manipulation par l’image (couverture ci-dessus, chez Somogy, éditions d’Art, 2000), l’auteur, Laurent Gervereau déclare : « Manipuler les images recoupe une panoplie d’opérations très variées, extrêmement différentes les unes des autres. » Il situe deux niveaux de manipulation par l’image : « Pour caricaturer, dans le premier intervient toute la fonction d’un travail (manuel) de laboratoire sur les images - qui sont de toute façon toujours des interprétations du réel, non pas des "trahisons" mais un réel autonome. Dans le second, se place la volonté d’obtenir un effet sur le public, de conditionner son comportement. C’est le cas par définition de la publicité et de la propagande. C’est aussi le cas - singulièrement - des publicités et des propagandes déguisées (en italique dans le texte, NDLR). » Cette thématique s’inscrit dans le quotidien d’Olivier Roller : « Pour l’utilisation dans un sens journalistique, la notion de corporate est intéressante. Si la personne a envie de s’en servir pour sa com, il faut se poser des questions. Fait-on ce métier pour avoir des amis riches et puissants ? Ne doit-on pas essayer d’aller au-delà ? C’est une question que je me pose en permanence. Aujourd’hui, beaucoup de people considèrent qu’ils rendent un service à un support en acceptant de poser pour lui. » Qui dit mise en scène dit manipulation ?


Dans PPP, Raymond Depardon offre une galerie impressionnante de portraits d’hommes et de femmes politiques. Dans les textes, il évoque ses conditions de travail et ses rapports avec les sujets photographiés.

Devant les codes actuels, les restrictions (services de communication, gardes du corps), photographier des scènes de manière naturelle tient de la gageure. Grand habitué des portraits de personnages politiques, Raymond Depardon livre ce commentaire qui en dit long sur les difficultés du genre, dans son ouvrage Photographies de personnalités politiques (éditions Points), à propos d’un cliché de l’ancien premier secrétaire du parti socialiste, François Hollande : « Il me confie que les photographes lui demandent des choses trop posées, voire impossibles. Je lui explique que c’est une contagion du conceptuel qui envahit le réel qu’il faut refuser pour donner priorité aux photographies saisies sur le vif. » Cette fameuse « contagion du conceptuel » s’inscrit pleinement dans le débat sur la retouche d’images. N’y-a-t-il pas là aussi, une dérive condamnable ?

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