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Covid-19 : « La prise de conscience à l’étranger me paraît très tardive »

10/04/2020 | Benjamin Favier

Correspondant à Pékin pour l’Agence France Presse en tant que photographe pendant cinq ans, Fred Dufour a prolongé son séjour en Chine par une année sabbatique, qui doit s’achever en juillet. Au cours de cette période, il témoigne des conséquences liées au confinement dans la capitale, tout en pointant les différences de couverture médiatique, par rapport au travail des photojournalistes en Europe.

MDLP : Les autorités chinoises viennent de lever le confinement à Wuhan. Quelle est la situation, à Pékin ?

Fred Dufour : Les gens sortent du confinement. Ils reprennent le travail petit à petit. Toutes les mesures de sécurité prises au début (prise de température, scan de QR code pour vérifier les déplacements et les fréquentations de personnes éventuellement infectées) sont maintenues. Il n’y a pas de relâchement. On s’y habitue.

À quel moment avez-vous pris conscience, sur place, de l’importance de la crise sanitaire ?

La première intervention du président Xi Jinping qui annonce une quarantaine à toute une ville de 11 millions d’habitants, le 22 janvier, a donné une tout autre dimension à la crise. Pékin s’est complètement figée, alors que la ville ne dort jamais en temps normal. J’ai alors pris beaucoup d’images très tôt le matin, tard le soir, en milieu de journée, dans les rues vides, où il y a habituellement des milliers de gens. Je me promenais dans les Hutong (NDLR : ruelles étroites reliant des habitations traditionnelles dans le centre de Pékin) complètement seul, dans les quartiers d’affaires désertés. Je n’ai pas ressenti de peur. Visuellement, c’était extraordinaire.

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Pékin pendant le confinement au mois de février 2020. © Fred Dufour

Depuis Pékin, comment percevez-vous les mesures prises à l’étranger, face à cette pandémie ?

La prise de conscience à l’étranger me paraît très tardive. J’ai le sentiment que tout le travail journalistique que l’on a effectué en Chine a été pris à la légère. Pourtant, depuis fin janvier, tous les jours, nous témoignons de la situation : le confinement des gens, les contrôles de sécurité, le port du masque. Il a fallu que le virus arrive en Europe pour qu’il y ait une réelle prise de conscience.

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Pékin pendant le confinement au mois de février 2020. © Fred Dufour

Quelles différences observez-vous, entre les couvertures médiatiques à l’étranger et en Chine ?

Nous n’avions pas accès aux hôpitaux en Chine. Nous ne pouvions pas suivre les médecins, les infirmières. En Europe, les journalistes et photographes sont vraiment au front. Le travail de Philippe de Poulpiquet, grand reporter au Parisien, est remarquable. Il a par exemple suivi le personnel dans l’hôpital franco-britannique de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). Plusieurs reporters de guerre couvrent cette crise en France, en première ligne. J’aurais bien aimé couvrir l’histoire jusqu’au bout et témoigner du déroulement des événements. C’est un peu frustrant de s’arrêter à mi-chemin. Je me retrouve bloqué en Chine. Si j’en sors, je n’ai aucune garantie de pouvoir y revenir. J’ai l’impression d’être cloisonné dans la Cité interdite.

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Pékin pendant le confinement au mois de février 2020. © Fred Dufour

La fiabilité des informations divulguées par les autorités chinoises quant au nombre de décès fait l’objet de nombreux doutes. Par ailleurs, l’approvisionnement des masques est rendu compliqué par des tractations de dernières minutes sur les tarmacs. Avez-vous eu écho de tels faits, depuis Pékin ?

Je prends connaissance de ce type d’information en lisant Le Monde, le Guardian, le New York Times ou le Wall Street Journal. Des journalistes de ces deux médias américains ont été expulsés de Chine. Quel dommage, car ils étaient les seuls à sortir de véritables histoires avec un travail d’investigation extraordinaire.
La Chine reste un pays où travailler comme photojournaliste devient compliqué. J’ai un visa de journaliste. Je fais attention. On marche un peu sur les œufs. D’autant plus en tant que freelance (NDLR : en année sabbatique, Fred Dufour n’est actuellement pas rattaché à l’AFP). S’il m’arrive quoi que ce soit, je n’ai aucune structure qui pourrait me venir en aide. J’évite donc les sujets sensibles.

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Autoportrait. © Fred Dufour

Quand je vois les chiffres en Italie, je me pose beaucoup de questions sur ceux annoncés en Chine. Ce n’est pas possible. Il y a un ou deux médias chinois qui ont soulevé le problème. L’histoire n’est pas finie. Ne serait-ce que sur les conséquences de la crise. D’un point de vue journalistique, c’est une énorme actualité qui va encore se dérouler au fil des mois.

- Propos recueillis par Benjamin Favier

- Lire l’intégralité de cet entretien, avec un volet sur le métier de photographe en agence et la production, désormais incontournable, de vidéos, dans notre numéro 126, disponible début mai.

- Voir les vidéos de Fred Dufour sur Vimeo
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