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Covid-19 : « Montrer le visage de ce virus en photographiant ses conséquences »

12/04/2020 | Benjamin Favier

Grand reporter au Parisien, Philippe de Poulpiquet a couvert de nombreux conflits hors de nos frontières. Depuis le début de la crise sanitaire, il se retrouve au plus près des soignants et des personnes atteintes de la maladie pour témoigner, en images. Il nous explique ses conditions de travail et la manière dont le quotidien est conçu, en période de confinement.

MDLP : Comment avez-vous appréhendé la couverture de cette crise, en tant que photographe ?

Philippe de Poulpiquet : Dans un premier temps j’ai réalisé des images en extérieur, les rues de Paris vides, montrer des endroits connus, désertés. En ayant la même approche que j’adopte en couvrant un événement à l’étranger. Mais on photographie plus spontanément des lieux, des personnes, qui nous sont inconnus. J’ai d’ailleurs l’impression d’être en reportage à l’étranger, alors que je rentre chez moi tous les jours. C’est assez étrange. Puis, très vite, je me suis dit qu’il fallait être au plus près pour illustrer cette crise. Photographier les malades, les soignants, la mort aussi, afin de montrer le visage de ce virus en photographiant ses conséquences.

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Levallois-Perret (92), le 30 mars 2020. L’hôpital Franco-Britanique accueille des malades du Covid19 et a augmenté ses capacités de réanimation pour faire fasse à l’épidémie. © Philippe de Poulpiquet pour Le Parisien

Vous avez pris de nombreuses photos dans des services hospitaliers. Comment parvenez-vous à vous faire une place parmi le personnel soignant ?

Quand j’arrive dans ce genre d’endroit, on m’habille de la tête au pied. Comme un chirurgien. Les personnels soignants sont au courant de ce que je viens faire. En venant photographier ce qu’ils vivent, ils y voient une certaine reconnaissance. Ils sont contents que l’on parle d’eux. Je me fais rapidement oublier. Je circule en ne touchant à rien. En entrant dans les blocs auprès des patients je change de gants et de masque. Je mets un FFP2 (nous en avons à la rédaction, ce qui évite d’en prendre aux soignants). Idem quand je ressors. Je nettoie systématiquement tout le matériel avec des lingettes légèrement javellisées. Tout ce qui est au contact de l’air.
J’ai été envoyé à Codogno, en Italie, avant que l’épidémie se propage dans l’hexagone. J’ai depuis pris l’habitude de travailler avec des gants et un masque. Quand je suis rentré en France, je suis resté confiné quinze jours à mon domicile, sans passer par la rédaction du Parisien. Cela m’a protégé, car au journal, il y a eu une vague de cas. Au terme de ma quarantaine, j’ai repris le travail, mais sans retourner sur mon lieu de travail, sauf pour aller récupérer des gants et des masques, ainsi qu’une voiture de service pour me rendre à Mulhouse.

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Mulhouse (68), le 23 mars 2020. Installation de l’EMR (Elément Militaire de Réanimation) sur le parking de l’hôpital de Mulhouse. Afin de désengorger l’hôpital de Mulhouse, les militaires installent un hôpital de campagne pour lutter et venir à bout de l’épidémie de coronavirus qui sévit en France. © Philippe de Poulpiquet pour Le Parisien

Le président de la République a employé le terme de guerre lors de la mise en place du confinement. Vous qui êtes habitués à couvrir des zones de conflit, que pensez-vous de cette rhétorique ?

Quand je suis arrivé à Mulhouse, les rues étaient totalement vides. Des hélicoptères tournaient au-dessus d’un camp aménagé par des militaires. Tout cela fait effectivement écho à des contextes de conflits. Mais sans les bombes ou les tirs. Cela reste de la communication politique. Vis-à-vis des populations qui subissent des bombardements, je trouve que cette métaphore guerrière est indécente. Nous ne sommes pas en guerre. C’est une crise sanitaire. Comme beaucoup de mes camarades photojournalistes, j’ai vécu des bombardements, des confinements, ne serait-ce qu’à Gaza, où des gens se réfugient dans des tunnels et meurent de faim. J’ai effectué un travail sur les conséquences du conflit syrien sur la population pour Handicap International. C’est une autre histoire. Je comprends que le confinement soit difficile à vivre pour beaucoup d’un point de vue psychologique. Mais on a de quoi manger. On est chez nous.

Y-a-t-il une image ou un moment qui vous a particulièrement marqué depuis que vous couvrez cette crise sanitaire ?

La semaine dernière, nous avons passé 24h au CHU (Centre Hospitalier Universitaire) de Bordeaux. Nous avons assisté au réveil d’un monsieur, au bout de seize jours de coma. Il était ravi de nous voir. Il reprenait ses esprits. Il nous a parlé. C’était un moment fort. Une image d’espoir. Quelques heures plus tard, quelqu’un est arrivé. Il avait des symptômes depuis seulement trois jours. Il a été immédiatement plongé dans le coma. On sentait à la fois de l’espoir, mais aussi la menace, toujours présente. Un médecin sur place me confiait qu’ils redoutaient l’arrivée d’une vague en Nouvelle Aquitaine.
Une autre anecdote m’a marqué. À l’occasion d’un reportage pour Le Parisien / Aujourd’hui en France, nous suivions des pompiers sur 24h. Ils ont reçu un appel en urgence. Une femme, dont le père de 63 ans était inanimé. Nous sommes arrivés très rapidement sur place. Ils ont tenté un massage cardiaque. En vain. Sa femme était morte suite à une infection au Covid-19 deux jours avant. Atteint de symptômes, il était resté chez lui pour se soigner. Son cœur n’a pas tenu. Dans de telles circonstances, on voit le visage foudroyant de ce sale virus.

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Neuilly-sur-Seine (92), le 25 mars 2020. Le service de réanimation de la clinique Ambroise Paré accueille quinze patients atteints du Covid19. Ils ont entre 35 et 75 ans. © Philippe de Poulpiquet pour Le Parisien

Jusqu’où peut-on témoigner en images de cette situation ?

J’essaie de photographier de la manière la plus pudique possible, tout en essayant de montrer la gravité de la situation. Il y a des photos que je refuse de prendre. Il y a aussi des cas où je m’autocensure, c’est-à-dire que je ne transmets pas certaines images à la rédaction. Par exemple, des morts qui ne sont pas encore recouverts de bâches. J’essaie de me mettre à la place des familles. J’ai toujours travaillé comme ça. J’ai été confronté aux mêmes questionnements lors du tremblement de terre en Haïti il y a dix ans. Je m’efforce de rester dans la pudeur. Ce n’est pas simple. On est toujours sur le fil du rasoir. En Libye par exemple, ou dans un contexte de génocide, il m’est arrivé d’envoyer des images de cadavres, pour dénoncer, ils avaient été exécutés les mains attachées dans le dos. Il faut parfois montrer la réalité des choses pour provoquer des électrochocs.

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Paris, le 7 avril 2020. Les obsèques d’un homme de 82 ans victime du Covid19. En raison de la pandémie de coronavirus, le déroulement des funérailles est réglementé. Seuls les très proches peuvent assister aux célébrations religieuses ainsi qu’aux inhumations. Une situation difficile à vivre pour l’entourage des défunts. © Philippe de Poulpiquet pour Le Parisien

Avez-vous conscience de la dimension historique de vos images, ainsi que celles d’autres reporters au cours de cette période ?

Je suis totalement conscient des images qui resteront de cette crise, comme pour d’autres conflits que j’ai pu couvrir. J’ai cette conscience là depuis que je fais de la photographie. J’ai effectué plusieurs reportages sur les conséquences de la guerre, en Afghanistan en suivant des soldats blessés qui revenaient des combats, ou dernièrement sur les anciens combattants ou victimes d’attentats pris en charge aujourd’hui à l’Institution Nationale des Invalides à Paris. Ces travaux ont fait l’objet d’une acquisition par le Musée de l’Armée. C’est une sorte de consécration. C’est tout le sens de mon travail. Témoigner. Informer. Documenter. Pour l’histoire. Pour la mémoire.

Vous travaillez pour un journal quotidien. Comment fonctionne la rédaction du Parisien en ce moment ?

La rédaction est vide. Seul le directeur des rédactions est présent dans les murs. Tout le monde s’est mis à fabriquer un journal depuis son domicile. Nous avions déjà des outils adaptés, puisque nous travaillons sur plusieurs étages sans se voir et puis les reporters par définition travaillent de l’extérieur. Avec un système de VPN, il était facile, pour ceux qui ont des ordinateurs portables, de rentrer chez eux et d’accéder aux logiciels internes du journal, notamment pour la mise en page. Les rédacteurs et les reporters proposent des sujets aux chefs de service. Les conférences de rédaction se font par visio-conférence. Hier, pour caler les pages, nous nous sommes mis en ligne avec la secrétaire de rédaction et la chef du service photo et j’ai pu donner mon ressenti, en voyant le cheminement à l’écran. C’est une performance de faire un journal dans ces conditions.
La presse était déjà en crise. La plupart des kiosques sont fermés. C’est inquiétant. Nous nous consolons un peu, car le site n’a jamais été aussi consulté. Les abonnements numériques progressent. Cela nous motive à continuer notre travail. Produire des reportages forts. Informer les gens. Faire taire les rumeurs.

- Propos recueillis par Benjamin Favier

- Légende de l’image d’accueil : Levallois-Perret (92), le 30 mars 2020. L’hôpital Franco-Britanique accueille des malades du Covid19 et a augmenté ses capacité de réanimation pour faire fasse à l’épidémie. © Philippe de Poulpiquet pour Le Parisien

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