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La guerre photographiée au plus près

13/10/2013 | Benjamin Favier

Avec James Nachtwey comme président du jury, le photojournalisme était un peu plus mis en lumière que les autres métiers de l’information concernés par le Prix Bayeux-Calvados des Correspondants de guerre. Retour sur cette vingtième édition d’un rendez-vous essentiel pour éveiller la conscience collective sur les conflits qui ravagent le monde.

À l’occasion des vingt ans d’existence du festival des Correspondants de guerre de Bayeux, la photographie était particulièrement à l’honneur : James Nachtwey a remplacé la journaliste Christiane Amanpour, qui s’est désistée il y a quelques semaines, à la présidence du jury. Deux expositions étaient par ailleurs consacrées au photographe américain, dont Le Sacrifice, présenté tel un « Guernica de la photographie » par Alain Mingam, commissaire de l’exposition.


Le Sacrifice est un assemblage de soixante images prises par James Nachtwey dans des blocs opératoires à Bagdad, en Irak, en 2003. Photo : Benjamin Favier

Un assemblage de soixante clichés pris dans un hôpital militaire d’urgence, à Bagdad en Irak, en 2003. Grièvement blessé, Nachtwey s’est alors retrouvé dans un bloc et a documenté le quotidien du corps médical sur place. Cette impressionnante œuvre noir et blanc de 9,50 m de long aurait mérité un meilleur lieu que le sous-sol du Musée d’Art et d’Histoire Baron Gérard. L’espace, trop confiné, n’offre pas suffisamment de recul et de place sur la largeur pour faire respirer cet assemblage ; quant à l’éclairage, il est loin d’être optimal de jour, la lumière extérieure pénétrant des deux côtés.


Carte blanche à James Nachtwey dans la Chapelle, près du Musée de la Tapisserie de Bayeux. Photo : Benjamin Favier

À quelques centaines de mètres, dans la Chapelle, en contrebas du Musée de la Tapisserie, sont exposées une trentaine d’images du photojournaliste, prises au Rwanda, en Somalie, en Afghanistan, en Bosnie et autres pays en proie à des conflits ces trente dernières années. Les connaisseurs du travail de Nachtwey apprécieront autant que les profanes de (re)voir ces photos, devenues pour la plupart des « icones », dans ce splendide cadre. Un petit regret tout de même : l’absence de légendes au mur. Il faut mettre la main sur un dépliant au fond de la Chapelle pour avoir des informations sur chaque image.


De nombreux tirages étaient exposés dans toute la ville durant le festival. Photo : Benjamin Favier

Samedi, à 16h, le photographe s’est rendu dans la Chapelle, à la rencontre du public. À ceux qui lui demandent ce qu’il conseillerait aux jeunes souhaitant se lancer, il répond sans hésiter « Don’t do it ! », du haut de ses 65 ans, lui qui a couvert la majorité des conflits depuis les années 80. Avant de nuancer un peu plus son propos et de souligner l’éternelle nécessité d’aller sur place pour témoigner, dans son style caractéristique, sans jamais hausser la voix, le visage impénétrable. Il évoque toutefois les conséquences de ces choix professionnels sur sa vie personnelle, que l’on devine forcément moins remplie.


James Nachtwey lors du vernissage de l’exposition Le Sacrifice au Musée d’Art et d’Histoire Baron Gérard de Bayeux, le vendredi 10 octobre. Photo : Benjamin Favier

Guerre et Capa

L’homme maîtrise sa communication et accorde peu d’interviews. Lorsqu’il accepte, il souhaite connaître la nature des questions, afin d’y répondre avec le plus de précision possible. Nous échangeons pourtant de manière informelle, alors qu’il se rend à son hôtel à pied pour se préparer en vue de la cérémonie de remise des prix. « C’est une très bonne idée d’avoir exposé ces images en extérieur », glisse-t-il en admirant les compositions de jeunes talents, disséminées un peu partout dans la ville. Nous revenons sur deux notions centrales dans sa carrière, auxquelles le festival de Bayeux fait pleinement écho : la guerre, bien sûr, ainsi que la fameuse citation de Robert Capa, mise en exergue, en préambule de l’excellent documentaire War Photographer, que Christian Frei a consacré à Nachtwey en 2004 : « Si ta photo n’est pas assez bonne, c’est que tu n’étais pas assez près. »

« La citation de Robert Capa est très connue, mais je pense qu’elle a un double sens. D’une part, il faisait référence à la proximité physique par rapport aux gens qu’il photographiait. C’est ce que j’essaie de faire, tout comme la majorité de mes collègues. Nous essayons de partager cette sensation de proximité avec les spectateurs pour accentuer la notion d’instantané et l’intimité ressentie lors de la prise de vue. Car je crois qu’il faisait aussi allusion aux émotions qui découlent de cette proximité avec son sujet. En étant si proches des gens dans des zones de guerre, nous partageons le même espace qu’eux et nous subissons les mêmes risques. Ce qui arrive aux personnes alentours peut très bien nous arriver à tout moment. N’importe quel journaliste qui se trouve dans une telle situation doit comprendre cela. Il faut en accepter les conséquences. »


James Nachtwey prend la pose près du Musée de la Tapisserie de Bayeux, devant l’objectif d’Alizé Le Maoult, dans le cadre d’une série de portraits de photojournalistes ayant couverts la guerre dans les Balkans dans les années 90. Photo : Benjamin Favier

S’il demeure avant tout photographe, il relègue la dimension technique au second plan, pour se concentrer sur l’histoire, et le message à faire passer au public. Ce qui passe nécessairement, selon lui, par une proximité maximale : « Je pense que l’on ne peut pas considérer que les journalistes conservent une distance émotionnelle avec leurs sujets. En tant que photographe, j’essaie de ne pas créer de distance mais au contraire d’aller au plus près, au cœur du sujet et du contexte émotionnel. Il faut se servir du pouvoir visuel intrinsèque du langage photographique. Nous devons aussi rester concentrés sur certains aspects plus abstraits comme la composition, la profondeur de champ ou la mesure de la lumière… Ces éléments ne nous servent pas dans un but créatif, mais à nous approcher et à amener le public au plus près du sujet.  » Malgré toutes les atrocités dont il a été témoin, il continue à parler d’espoir et reste convaincu de l’importance de la photographie en tant qu’outil informatif. Tout en rappelant le caractère inéluctable des conflits…

« Quand on analyse l’Histoire, il apparaît que la guerre est inhérente à la nature humaine. Quels que soient les grands philosophes, leaders spirituels ou responsables politiques qui ont existé, aucun n’est parvenu à mettre fin aux guerres pour de bon. Donc je ne m’attends pas à ce que la photographie change la nature de l’être humain. En revanche, je pense qu’elle peut avoir un impact concret lors de certains événements, il faut que nous le gardions à l’esprit. Il faut faire les choses avec cœur et avoir conscience qu’il faut prendre les conflits les uns après les autres, en essayant d’exercer un maximum d’influence pour y mettre fin. Il y a eu a guerre des Balkans. C’est terminé. Les Américains furent militairement impliqués au Vietnam. C’est fini. Il y avait des troupes américaines en Irak, elles n’y sont plus… Un élément essentiel dans le processus de ces événements est le flux d’informations, dont la photographie constitue un volet très important. Nous ne devons jamais perdre notre sens du devoir. Nous ne devons jamais désespérer. Le désespoir ne règle aucun problème. »

Jeunes talents

Pour la première fois, une masterclass était organisée sur trois jours par Nikon, Reporters Sans Frontières et l’agence Noor. Dix jeunes photojournalistes issus des quatre coins du monde ont assisté à des sessions animées par Stanley Greene et Alixandra Fazzina. En voyant les portfolios des participants, qui ont été sélectionnés sur dossier, on se demande ce qu’ils peuvent encore apprendre.


Les participants de la masterclass entourent Alixandra Fazzina, Stanley Greene et Evelien Kunst, directrice de l’agence Noor. Photo : Benjamin Favier

Parmi eux, Eman Helal, 28 ans, égyptienne, fait part de son envie « de se démarquer dans son pays, devenu une zone de conflits. J’ai appris à mener des sujets sur le long terme dans d’autres workshop, notamment avec Nina Berman. » Elle travaille depuis cinq ans pour le quotidien Egypt Independent. Mattia Cacciatori, photographe italien freelance de 25 ans, insiste sur la notion d’échange avec les autres participants, lui qui se retrouve seul l’essentiel du temps, sur le terrain ou lors de l’editing : « J’ai beaucoup appris du travail des autres. Pour moi, la photographie, c’est du partage. » Un avis partagé par Anders Birger, 32 ans, danois, basé à Londres : « On a toujours l’impression d’être seuls. ici, on fonctionne comme une communauté. Cela permet de se faire un réseau. Alixandra nous répète qu’il faut mettre un maximum d’énergie dans son travail… ».


Stanley Greene parle de l’un de ses sujets récents, Syrian Dust, réalisé en Syrie, aux participants de la masterclass organisée conjointement par Nikon, Noor et RSF. Photo : Benjamin Favier

Difficile pour autant d’éviter certains travers, propres à l’exercice : en prenant en cours une session avec Stanley Greene, nous avons eu droit à une succession de vidéos et portfolios sonores de sa production, ainsi qu’à une lecture, dans les grandes lignes, de Black Passport en PDF, sur grand écran. Aussi passionnants soient les commentaires et anecdotes du photographe, ils relèvent plus de l’autobiographie que d’un cours. Du coup, on n’a pas forcément l’impression d’apprendre grand chose, surtout si le travail de Greene nous est familier et qu’a fortiori, on a lu cet ouvrage. En revanche, quand il nous fait part de son intention de retourner en Tchétchénie en fin d’année, après une longue période d’abstinence forcée, lui qui n’a jamais caché son parti pris pour la cause tchétchène face au pouvoir russe (lire Plaie à vif, éditions Trolley), avec la volonté de « tenter d’en finir avec ce chapitre qui le mine », il touche et transmet parfaitement l’essence de son métier : la nécessité de témoigner.

Lauréat prix photo

Blessé, un jeune Syrien est assis dans un camion après une attaque menée par les forces du président Assad sur le quartier de Shaar. Le camion est utilisé pour transporter les victimes et les blessés à l’hôpital. Selon les Nations Unies, plus de 70 000 personnes sont mortes en 2 ans de guerre civile en Syrie.
21 octobre 2012 - Syrie

Photo : Fabio BUCCIARELLI/AFP

C’est le photographe italien de l’AFP Fabio Bucciarelli qui remporte le Prix Nikon dans la catégorie photo, avec son reportage « Bataille à mort », effectué en Syrie. Retrouvez l’intégralité du palmarès sur le site du festival.

- Le site du Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre

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