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François Clery : « Londres était désertée. Y compris le « tube » que je prenais tous les jours »

08/04/2021 | Sandrine Dippa

Pendant 45 jours, François Clery a photographié Londres - des quartiers populaires aux quartiers bourgeois - marquée par la crise du Covid-19. Nous sommes en janvier 2021 et la ville est alors mise sous cloche suite à l’annonce de nouvelles mesures visant à freiner la pandémie. Le street photographer nous explique sa démarche.

Le Monde de la Photo : Parlez-nous de votre parcours...

François Clery  : Pendant vingt ans, j’ai été comédien sur Paris. Lorsqu’on exerce ce métier, on a besoin de photos pour se présenter. Ces books peuvent coûter très cher. J’ai donc commencé à faire mes propres photos puis celles d’autres comédiens pour rendre service. Le bouche-à-oreille a bien fonctionné et j’ai commencé à gagner ma vie en faisant ça, plus qu’en étant comédien. Je m’y suis donc consacré. J’ai aussi une autre passion, les voyages, que j’ai pu allier à la photographie. Il y a quelques années, je me suis lancé en freelance. J’ai réalisé des séries à Hanoi, Lisbonne, Stockholm, New Delhi, Taipei, Bangkok, Singapour, Tirana, Marrakech, Tunis, Rangoon et j’en passe. Depuis trois ans, je travaille exclusivement entre Londres et Paris en tant que photographe et documentariste. Je fais notamment de la photographie d’entreprise, mais ce que je préfère reste le portrait et la street photo que je pratique pour mon plaisir personnel depuis des années.

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Photo : François Clery. Oxford Street, près de Tottenham Court Station. 12 janvier 2021. 14h15. Une des artères les plus fréquentées de Londres par les voitures et piétons. Ici, aucune voiture, juste deux bus au loin. Un agent de sécurité, un Uber food (très sollicité pour se nourrir durant le confinement), et quelques quidams.
Canon 77D - 24-70 mm f/4

MDLP : Dans quel contexte vous êtes-vous retrouvé à Londres en pleine pandémie ?

F. C : Juste avant Noël, j’étais à Londres pour passer les fêtes avec des proches quand un nouveau couperet est tombé pour l’Angleterre. À peine plus de deux semaines après le déconfinement partiel du 3 décembre 2020, Boris Johnson a annoncé un « Level 5 », c’est-à-dire un niveau de confinement jamais atteint jusque-là, impliquant la fermeture des écoles, des commerces et des déplacements limités à 1 mile du domicile. Face à l’ampleur d’une nouvelle flambée de l’épidémie et du variant « anglais » du Covid-19 se transmettant plus facilement le mot d’ordre était « Stay at home ! ». La panique s’est alors emparée de Londres et les gens se sont terrés. De mon côté, j’avais des commandes photographiques en cours qui ont toutes été annulées.

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Photo : François Clery. Prada sur Old Bond Street. L’une des rues les plus riches de Londres et du monde. Le cœur du consumérisme roi. Une jeune femme asiatique marche nonchalamment en pianotant sur son téléphone, comme indifférente à la crise actuelle. La Grande-Bretagne venait de dépasser le seuil des 100 000 morts.
Canon 77D - 24-70 mm f/4

MLDP : Est-ce l’arrêt de votre activité professionnelle qui a été le point de départ de cette série ?
F. C : En effet. Du jour au lendemain, tout s’est arrêté. Tournant comme un lion en cage, et faisant l’inverse de Candide après avoir visité le monde, je me suis vite ennuyé à « cultiver » mes quelques mètres carrés de jardin londonien. Je me suis alors dit que je n’allais pas rester confiné sans rien faire. Je me suis donc rendu dans le centre de Londres pour « voir » avec un boîtier dans ma sacoche. Cette première impression a été très forte et j’ai commencé à prendre des photos. Le soir même en visionnant mes images, je me suis rendu compte que je vivais un moment historique tout en redécouvrant la ville - que je connais presque comme ma poche - sous un autre angle. J’y suis retourné les jours suivants après avoir dressé une feuille de route avec tous les lieux emblématiques. L’idée était de capter l’ambiance incroyable qu’il y avait. C’était une période apocalyptique, mais d’un point de vue photographique, c’était très photogénique.

MDLP : Décrivez-nous l’atmosphère qui y régnait alors...

F. C : Londres était désertée. Y compris le « tube » que je prenais tous les jours. Parfois dans tout un wagon, aux heures de pointe, il n’y avait qu’une personne. Je n’avais jamais vu ça. Dans la rue, je croisais surtout les « workers » qui avaient l’autorisation de sortir pour travailler. Malgré le Brexit et la crise du Covid, les chantiers de buildings dantesques étaient légion dans le centre de Londres. Lorsque je suis allé dans La City - qui est l’un des endroits les plus bouillonnants surtout l’après-midi - j’ai particulièrement été frappé par ses rues vides. La plupart des traders étaient en télétravail et seules une ou deux silhouettes traversaient la rue. Très vite, j’ai noté un contraste saisissant entre les quartiers populaires et les quartiers chics.

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Photo : François Clery. Brick Lane. Quartier populaire. Sandwicherie Halal. Les gens sont très solidaires, tout le monde se connaît, et on s’amuse. Le masque est porté plus ou moins, c’est selon.
Canon 77D - 24-70 mm f/4

MDLP : Quelles étaient ces différences ?

F. C : Dans les quartiers populaires, tels que Brixton dans le sud de la ville, les gens continuaient à vivre presque comme si de rien n’était à vivoter, à survivre, à s’entasser, sans respecter les distances sanitaires et avec un port du masque très approximatif. Ça a été un grand choc de voir que les personnes pauvres n’avaient pas les moyens de rester chez elles, car elles devaient aller travailler. Elles préféraient mourir du virus que de mourir de faim ou de se retrouver à la rue. J’ai alors compris pourquoi l’épidémie se propageait si rapidement. À l’inverse, les quartiers chics étaient plus calmes, rester chez soi étant plus simple dans un 100 mètres carrés avec terrasse d’un un immeuble d’époque victorienne. Dans les quartiers où le consumérisme est roi, tel que Oxford Street, tout avait été retiré des boutiques de luxe par peur de vandalisme. Souvent, je photographiais un personnage avec un masque devant ces enseignes pour bien signifier qu’on était dans la période du confinement. Ce qui est intéressant est que ce contraste entre les quartiers se voit sur les visages des personnes. Dans les quartiers riches, j’ai remarqué que souvent les gens s’ennuyaient par exemple. Pas facile pour certains d’avoir de l’argent et de ne pas pouvoir s’amuser, sans tomber dans le cynisme, ni vouloir enfoncer de portes ouvertes. Ce sont aussi ces différences qui m’ont plu et que j’ai voulu montrer.

MDLP : Au vu de la situation, avez-vous rencontré des difficultés particulières lors de vos prises de vue ?
F. C : Depuis que je pratique la street photography de manière intensive, je n’ai quasiment jamais eu de problèmes. Après, il y a des pays comme le Maroc ou la Tunisie où j’ai dû demander l’autorisation du mari pour photographier des femmes, par exemple. Dans ces cas, je respecte à 100% le choix des personnes. J’explique alors ma démarche ou j’efface les images. Pour revenir à Londres, malgré le contexte, personne ne m’a jamais demandé d’effacer une image. En général, dans cette ville je n’ai jamais eu une seule réflexion. Le seul épisode que j’ai eu est peut-être à Brixton. J’ai pris les photos d’un cinéma très connu qui était fermé et sur lequel il était indiqué « We will be back soon, stay safe » ce qui était assez particulier pour un cinéma. Il y avait une personne devant qui attendait, peut être un dealer. Je ne l’avais pas remarquée car j’étais concentré sur le cinéma. En regardant les images plus tard, je me suis rendu compte qu’il n’était vraiment pas content d’être photographié. Mais même lui ne m’a pas demandé d’effacer l’image.

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Photo : François Clery. Gare de St Pancras. La liaison Eurostar a été fermée avec le continent pendant plusieurs jours (une première !). Avant d’assurer finalement un départ par jour pour un motif valable et impérieux. Les superbes TGV sont à l’arrêt. J’ai pu rentrer sur le quai et prendre cette photo avec cette employée (de surveillance ?), qui semble s’ennuyer ferme. Il régnait un silence de mort dans cette magnifique cathédrale de verre et de briques victoriennes.
Samsung S9+.

MDLP : Comment avez-vous travaillé afin d’optimiser votre sécurité et celles des personnes photographiées, notamment ?
F. C : J’ai porté deux masques en permanence quitte à m’étouffer pendant des heures. C’était le prix à payer car je ne voulais pas transmettre le virus à mes proches ni à qui que ce soit d’ailleurs. J’ai gardé mes distances au maximum, le plus souvent à 10 mètres. Parfois c’était impossible, il m’est donc arrivé de bloquer ma respiration pendant 30 secondes, le temps de prendre la photo. J’ai appelé ça « la photo apnéique » ! J’ai vraiment été prudent. Chaque semaine, je me faisais d’ailleurs dépister - avec un test PCR - gratuitement dans un centre du NHS derrière la cathédrale de Westminster, et je n’ai pas contracté la Covid 19 durant mon reportage. 

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Photo : François Clery. St James Park, juste devant le palais de Buckingham. Les gens profitent de l’heure autorisée pour faire de l’exercice et sortir s’aérer. La loi est restée floue car en théorie le message était « Stay at home ». Compliqué d’appliquer la loi quand ce n’est pas vraiment clair. Ce fut le cas !
En temps normal, le marchand de glaces est ouvert été comme hiver.
Canon 77D - 24-70 mm /4

MDLP : Que risquiez-vous en cas de contrôle ?

F. C : Je n’ai jamais été contrôlé par la police mais - en théorie - elle pouvait m’infliger une amende de 135 £ et même jusqu’à 1000 £ si elle le souhaitait, voire une condamnation à de la prison ferme en cas de récidive. J’avais néanmoins préparé un argument en béton. Si j’avais été contrôlé, j’aurais dit que je suis photographe en freelance et que je photographiais Londres pour témoigner de cette époque terrible. Je ne suis pas certain que ça aurait fonctionné, mais c’était la vérité. Et il fallait bien que quelques-uns s’y collent, sinon on ne verra rien de cette folle période, non ? Et puis quid de Capa ? Jimmy Hare ? McCullin ? Les grands noms de la photo étaient mon deuxième argument, au cas où, mais pas sûr que ça aurait suffit non plus !

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Photo : François Clery. Soho. 21 janvier 2021.15h36.
Je me suis rapproché au plus près de cette ambulance, tout en gardant mes distances, juste saisi par l’émotion de voir cet homme partir aux urgences. Est-il revenu vivant ? Je ne le saurai jamais. J’ai pris mon téléphone et déclenché, comme par réflexe. Samsung S9+.

MDLP : J’imagine que dans ces conditions vous avez dû miser sur une certaine discrétion. Quel matériel avez-vous emporté pour réaliser vos images ?
F. C : Mon fidèle Canon 5D Mark II m’a lâché en décembre 2020 (après 350 000 clics) suite à un problème d’autofocus sur tous les objectifs. J’ai donc utilisé mon second boîtier de secours, un Canon 77D, tout neuf, que je n’avais jamais utilisé jusque-là. J’ai pris beaucoup de plaisir à utiliser cet appareil, que ce soit en visée reflex (pourtant moyenne) ou visée LiveView (très efficace), monté avec un EF 24-70 mm f/4 II série L, qui donnait donc un range 38 / 112 mm en APS-C, bien utile pour l’occasion pour garder ses distances. Tout a parfaitement fonctionné, avec des températures londoniennes proches de zéro tout le mois de janvier jusqu’à début février, avec une pluie et une humidité constantes (pléonasme londonien). Ce combo quelque peu original s’est avéré très réactif et ludique. Et pas trop lourd. J’étais le plus souvent en ouvertures f/8 - f/11 pour une bonne profondeur de champ en street, mais j’utilisais parfois l’ouverture f/4 pour jouer avec les flous d’arrière et d’avant-plan. Pour la discrétion, j’ai aussi utilisé un Panasonic LX 15 (doté d’un capteur 1 pouce) et un objectif Leica f/1,4 - f/2,8. J’ai également pu compter sur mon téléphone Samsung S9+ dont l’homogénéité, la qualité d’image et la réactivité m’ont toujours bluffé pour un si petit capteur.

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Photo : François Cléry. Oxford Street. 29 janvier 2021. 13h49. Il pleuvait et faisait si sombre. Juste une ombre à gauche. Une enseigne publicitaire d’un magasin (fermé) s’est transformée en remerciements pour le NHS qui luttait nuit et jour pour sauver des vies. Comme en France les hôpitaux publics manquaient de moyens. Même si les choses sont en train de changer depuis que Boris Johnson a failli mourir de la Covid. Thank you NHS.
Samsung S9+.

MDLP : Vous avez documenté Londres pendant 45 jours ce qui implique un corpus de photos plutôt impressionnant. Comment avez-vous géré l’éditing et la post-production ?
F. C : En 45 jours j’ai dû prendre près de 4 000 photographies. Après une sélection drastique, il doit en rester une centaine. Je n’aime pas beaucoup passer de temps à retoucher les photos, et trente secondes suffisent le plus souvent. J’ai utilisé DXO Photolab 4, récemment acquis, et qui me donne grande satisfaction dans mon flux de travail. Le recadrage est la partie la plus importante. Je me suis vite affranchi d’un ratio en particulier, utilisant tour à tour le 3/2, 4/3, et 1/1. Concernant le reste, j’aime l’idée d’être « bon » dès la prise de vue, ce qui nécessite un minimum de réflexion en amont. Tous les fichiers sont en Jpeg direct en mode « standard », ce qui est un crime de lèse-majesté pour beaucoup de photographes, j’en conviens. Mais le coût en cartes mémoires - je les conserve toutes - revient moins cher aussi. Je retournerai sans doute au Raw (que j’utilisais avant) avec le nouveau standard Raw compressé des nouveaux boîtiers hybrides, mais dans le cas présent, ce n’était pas possible.

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Photo : François Clery. Portobello Road. C’est précisément ici qu’a été tourné « Coup de foudre à Nothing Hill » et d’autres films célèbres. Ici, moins glamour que Julia Roberts : Deux « ladies » partent faire leurs courses. Des locaux, très vraisemblablement.
Samsung S9+.

MDLP : Comment souhaiteriez-vous valoriser ce travail ?

F. C : J’aimerai en faire un beau livre photo, un objet artistique, texte à l’appui. Le titre The sound of Level 5 at London serait d’ailleurs représentatif de ce travail. Je suis d’ailleurs à la recherche d’un éditeur. L’ouvrage contiendrait soixante photos au maximum rigoureusement sélectionnées. Je pense que ces images illustrent une époque invraisemblable. Certes, je ne suis pas le seul à avoir réalisé ce type de série dans le monde mais je trouve que ça vaudrait le coup car je suis assez fier de ce projet. J’ai vraiment pris un plaisir énorme à le réaliser ce qui est contradictoire en ces temps atroces.

- Le site de François Clery

Propos recueillis par Sandrine Dippa

Crédits image d’accueil :
Photo : François Clery
Le Pont Millennium. 13 janvier 2021. Peut-être le pont le plus emblématique de Londres avec la cathédrale Saint-Paul en arrière-plan. Que de films ont été tournés ici, et pas que James Bond ! Il est 13h14 (voir l’horloge) et j’ai dû attendre plusieurs minutes que cette femme vienne vers moi. C’est difficile à croire que ce pont soit le lieu de passage de plusieurs dizaines de milliers de touristes chaque jour de l’année en « temps normal ».
Canon 77D - 24-70 mm f/4

Article mis à jour le 7 mai 2021 : légende

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