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Laurent Ballesta : « Même si je me plains de la lumière, de l’inaccessibilité des sites, c’est un défi constant que je me plais à relever »

24/02/2017 | Robert Dessi

À l’automne 2015, l’expédition Wild-touch Antarctica !, initiée par le réalisateur Luc Jacquet s’installait en Terre Adélie pour 45 jours de tournage. Un voyage inédit sur et sous la banquise qui a enfanté une exposition au Musée des Confluences de Lyon, deux livres, deux documentaires et un film. Le photographe et biologiste marin Laurent Ballesta, convié sur ce projet pour la partie artistique et sous-marine, revient sur cette aventure extrême.

Interview

MDLP : Comment en es-tu venu à associer la plongée et la photographie sous-marine ?
Laurent Ballesta : Il y a trois choses qui m’animent : l’exploration sous-marine, la science – j’ai une formation de biologiste marin et je dirige encore un bureau d’étude en recherche en écologie marine – et la prise de vue sous-marine.
Tout a commencé avec la plongée, regarder ce qui se passe autour de soi, observer le moindre détail. Très vite s’est manifesté le désir de montrer, en premier lieu à mes parents, qui ne savaient pas nager, de rapporter la preuve, de témoigner de ce que je pouvais voir sous l’eau. Ensuite bien sûr, c’est plus personnel, en quelque sorte une façon de prolonger l’observation, la contemplation. Sous l’eau, le temps est tellement limité, une contrainte que je n’ai d’ailleurs jamais acceptée. J’envie de temps à autre les photographes terrestres. Ça peut rendre jaloux : ils observent, contemplent, prennent leur temps, parfois ils ne sortent pas leur appareil photo.

En tant que plongeur, le rapport au temps est manifestement très particulier, comment vis-tu cette limitation qu’impose l’élément liquide ?
C’est sans doute ce qui m’a conduit très tôt à m’intéresser – depuis mes débuts en plongée avec une bouteille, à la fin des années 80, je n’étais alors qu’un gamin – aux techniques de plongée pour trouver le moyen d’étirer ce temps. Je plonge depuis bientôt trente ans et j’ai pu atteindre deux-cents mètres de profondeur avec mes compagnons. À mes débuts, c’était littéralement impossible, à une telle profondeur, il n’y avait que des sous-marins. La technologie n’existait pas en plongée autonome. L’année dernière, j’ai réalisé une plongée de vingt-quatre heures, ce n’est pas rien. Même en Antarctique on a repoussé les limites. Jusqu’ici, une plongée ordinaire dans les eaux polaires durait une heure, de laquelle on sortait complètement cuit. Nous avons réussi à tenir jusqu’à quatre heures en plongée profonde, jusqu’à cinq heures et demie lorsqu’on barbotait avec les manchots.

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Le manchot empereur peut plonger jusqu’à 300 m de profondeur et atteindre 30 km/h. Photo : Laurent Ballesta, expédition Wild-Touch Antarctica !

Sur cette question technique justement, je crois savoir que tu as fait développer des équipements spéciaux pour l’expédition Antarctica !, peux-tu nous en dire un peu plus ?

On était sous l’eau à des températures autour de -1,8°. Il faut savoir que sans équipement adapté, au bout de cinq minutes, c’est le coma, avec des séquelles irréversibles, à dix minutes, c’est la mort. Nous avions des chauffages électriques intégrés, à l’intérieur de nos combinaisons étanches, qui nous ont permis de résister dans cet environnement : nous portions des sous-vêtements très épais, cinq couches au total, dont une chauffante. On se promenait avec pas moins de quarante ampères sur le corps. J’ai encore des traces de brûlures le long de la jambe en raison d’un dysfonctionnement du système durant la plongée. Et surtout, nous portions des gants étanches, eux aussi chauffants. Dans la combinaison, tout est compressé, alors quand nous avions une panne électrique de gants – même pour les plus robustes d’entre nous –, au bout d’une heure, la douleur devenait insoutenable, au bout de deux heures, les mains n’étaient plus du tout fonctionnelles. Avec ces chauffages électriques, ça restait très douloureux, mais nous gardions de la mobilité en permanence. Nous étions bien protégés et restions des heures dans l’eau. Malgré tout, ces plongées demeuraient épuisantes. Les calories étaient englouties à une vitesse folle et surtout, conséquence de cette protection contre le froid, notre mobilité se voyait considérablement réduite, avec une perte d’aisance dans l’eau digne d’un grand débutant qui ne parvient pas à s’équilibrer, qui flotte quand il veut descendre, qui coule quand il veut remonter, une véritable catastrophe. Ça a pris du temps pour s’améliorer et nous ne nous sommes jamais véritablement affranchis de ce handicap. Il nous a fallu in fine accepter de ne pas vraiment nous sentir à l’aise. Nous avions même emporté des propulseurs électriques pour retrouver un peu de liberté de mouvement. Chacun de nous portait pas loin de 80 kg de matériel sur le dos. Certes, dans l’eau de mer, ils sont pour ainsi dire neutralisés, mais le moindre geste reste malgré tout extrêmement difficile à réaliser. L’inertie est énorme. D’ailleurs le soir, nous étions tous totalement épuisés. Je crois n’avoir jamais ressenti autant de fatigue.

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Les doigts de Glace. Photo Laurent Ballesta, expédition Wild-Touch Antarctica !

Pour ce type d’expédition, j’imagine que tu suis une préparation physique particulière ?
Ma préparation physique s’effectue en réalité tout au long de l’année. Je fais surtout du renforcement musculaire, beaucoup de gainage pour les cuisses qui sont très sollicitées et pour renforcer le dos aussi. J’ai eu quelques soucis de ce point de vue, j’y suis très attentif désormais. Une heure d’exercices par jour, tous les jours de la semaine. Et bien entendu beaucoup de cardio-training, car en plongée, il ne faut jamais être essoufflé, dans le rouge, même lorsqu’on doit fournir un effort. Il faut aussi se préparer psychologiquement, c’est très important.

Quels appareils et quels accessoires utilises-tu pour la prise de vue ?
J’utilise des boîtiers Nikon D4s, la marque est mon partenaire et sponsor depuis 2006. Le D5 n’était pas adapté à mon modèle de caisson de la marque autrichienne Seacam qui me sponsorise depuis 2007. C’est la Rolls des caissons. Ils les ajustent un peu pour moi. En raison de ma spécialité, la plongée profonde, il faut renforcer pas mal de choses. Par exemple des éléments tout simples, comme les boutons poussoirs, qui au-delà de 50 m de profondeur restent enfoncés. On m’a installé des ressorts beaucoup plus durs. Ce n’est pas très agréable pour les doigts, mais même à 70 m de profondeur, on presse le bouton et tout fonctionne correctement. Il faut parfois aussi renforcer le hublot plat, quand on fait de la macro, ou l’assise des dômes lorsque l’on travaille au grand-angle. Ce ne sont pas de grandes métamorphoses, mais elles intéressent aussi le fabricant en termes d’ingégnerie.

Sur terre, on peut généralement changer d’optique quand on le désire, comment fais-tu sous l’eau ?
J’ai quatre boîtiers. Un dans les mains, un autre accroché à moi (quand mon assistant en porte déjà un ou deux). Il faut savoir qu’on a un recycleur sur le dos, constitué de quatre bouteilles, des tuyaux devant, de l’électronique, et encore deux bouteilles de sécurité, c’est très compliqué. On réfléchit vraiment à deux fois dans ces conditions avant d’ajouter le moindre accessoire. En général, j’essaie de n’en porter qu’un. Quand on plonge profond, le temps est encore plus limité, je fais un choix, un objectif macro, un grand-angle par exemple. C’est difficile de décider, même si on a une idée de ce que l’on va rencontrer, la plongée d’exploration est toujours imprévisible. On voudrait pouvoir tout emporter, mais à un moment donné, il faut se décider, je me fie alors à mon intuition.

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À 70 m de profondeur, les rochers désolés de la surface cèdent la place à des jardins de biodiversité dominés par des éponges arborescentes, des vers tubicoles et des holothuries fileuses. Photo : Laurent Ballesta, expédition Wild-Touch Antarctica !

Pour la prise de vue elle-même, avec toutes ces entraves, comment fais-tu pour te mouvoir, cadrer tes sujets ?
C’est là toute la complexité de la chose, je me dois d’être mobile avec mon grand-angle. Je n’utilise par exemple pas de fish-eye qui constitue à mon sens une forme de facilité, même si oui, ce type d’optique fait son effet. De plus en plus, je fais l’effort de réduire, et l’Antarctique s’y prêtait avec des eaux très claires, des lumières fantastiques, pour ainsi dire de studio. Je suis arrivé à descendre au 35 mm. J’ai fait aussi des images au 60 mm et au 105 mm. Plus je ferme ma focale, plus je suis obligé de m’approcher. Il faut de toute façon essayer d’être au plus près du sujet.

La lumière se comporte différemment dans l’eau, à quoi doit-on s’attendre au fur et à mesure que l’on descend ?
Avant tout, sous l’eau, la lumière est extrêmement faible, on fait parfois des photos à 12 000 Iso. C’est très très sombre, mais avec le D4S ça passe. Mes optiques ouvrent toutes à f/2,8, mais ce n’est bien sûr pas recommandé d’ouvrir à fond, d’autant que devant mon boîtier, j’ai aussi une vitre, en réalité un simple verre hémisphérique ou plat, non traité, ce n’est en aucun cas une lentille. Par conséquent, il faut penser qu’on n’a plus un objectif qui ouvre à f/2,8 mais plutôt à f/5,6. Pour donner un ordre d’idée, on peut être à f/5,6, au 1/30s à 12 000 Iso, il ne faut pas bouger. Ça peut sembler énorme, mais imaginez qu’il y a quinze ans, j’étais au fond avec un trépied, un boîtier avec une pellicule de 400 Asa et je me disais mince, j’exagère. Un jour, j’ai découvert que je pouvais pousser mes films, j’ai tenté le coup avec une 200 Asa que j’ai poussée à 400, mais l’essai n’a pas été concluant. Alors j’ai fait des poses lentes, mais c’est compliqué sous l’eau, on fait ce qu’on peut. L’immobilité n’existe pas vraiment en milieu aquatique, il y a toujours des micro-mouvements.

Que peux-tu nous dire à propos de l’utilisation du flash ?
Il est tout à fait possible d’utiliser le flash sous l’eau, beaucoup de photographes sous-marins se contentent du fond noir parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, mais c’est différent de ce que je fais. Quand on veut faire monter un fond bleu sans perdre le sujet, c’est beaucoup plus délicat. Ce n’est pas une critique du flash en lui-même, mais de l’utilisation qui en est faite. Il est évident qu’il faut de la lumière sous l’eau, passés cinq mètres de profondeur ou cinq mètres de distance, même dans l’eau la plus pure, le rouge a disparu, à dix mètres, c’est le jaune qui tire sa révérence, et très vite on se retrouve dans un monochrome bleu alors que les créatures sont elles multicolores. Il y a donc utilisation du flash, non pas pour éclairer les scènes, mais tout simplement pour restituer la couleur des organismes.

Ces conditions de prise de vue difficiles peuvent sembler décourageantes, qu’est-ce qui te motive ?
Ces contraintes me plaisent, et même si je me plains de la lumière, de l’inaccessibilité des sites, c’est un défi constant que je me plais à relever, qui plus est dans des territoires vierges. Qui sait combien il y a encore de créatures à photographier ? Lorsque nous étions en Antarctique, il y a par exemple des spécimens que personne n’est parvenu à nommer. Nous avons même cru découvrir une nouvelle espèce d’anémone, mais nous l’avons trouvée dans une publication très récente (parue six mois plus tôt) aux États-Unis. Nous étions presque vexés, c’est un robot qui l’a photographiée.
En revanche, ce qui est certain, c’est que nous sommes sortis de l’eau chaque jour avec des images de créatures qui, si elles avaient déjà été répertoriées, n’avaient jamais été photographiées vivantes auparavant. Il faut comprendre qu’environ 99 % de la faune sous-marine, je ne parle pas seulement de l’Antarctique, n’a été décrite qu’à partir d’animaux capturés morts. Il faut voir ces spécimens vivants, c’est là tout l’intérêt, comprendre comment ils évoluent dans leur environnement. Que saurait-on d’un éléphant si on ne l’avait jamais vu autrement que disséqué sur une table ?

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Les manchots Adélie, en nage synchrone quand ils quittent les îles de Dumont d’Urville pour rejoindre leur zone de pêche au large. Photo : Laurent Ballesta, expédition Wild-Touch Antarctica !

Que peux-tu nous dire sur le travail de post-traitement de tes images ?
Je fais très peu de corrections. J’ai commencé à travailler avec Lightroom, il y a un an, avec des débuts plutôt laborieux. J’avais des difficultés avec les dossiers, sous dossiers, au début ça partait dans tous les sens. J’ai bien sûr progressé depuis et c’est bien plus facile. Là encore, la collaboration avec l’équipe de Vincent, leur savoir-faire et leur expertise m’ont beaucoup apporté.

Sur l’invitation de Luc Jacquet, tu as participé à l’expédition Antarctica ! avec Vincent Munier, était-ce votre première collaboration ?
Avec Vincent, nous appréciions nos travaux respectifs, nous nous rencontrions fréquemment à l’occasion d’expositions et de festivals, lors de dîners où nous échangions beaucoup sur notre travail. Mais c’est la première fois que nous collaborons sur un projet. Pour tout dire, sur l’expédition elle-même, nous ne nous sommes hélas pas beaucoup vus, nous nous croisions surtout au petit déjeuner, parfois pour dîner. Vincent ne travaillait que sur les lumières crépusculaires, il dormait le jour.

Peux-tu nous dire quelque chose à propos du livre Adélie, terre & mer que tu as fait avec Vincent Munier ?
Je suis très heureux d’avoir pu profiter du savoir-faire de l’équipe de Vincent dans ce domaine. Je suis vraiment fier de ce travail, j’ai déjà fait huit ou neuf livres, mais je crois pouvoir dire que c’est la meilleure restitution de mon travail jusqu’à présent. De plus, je suis très heureux d’être associé à Vincent qui a une notoriété supérieure à la mienne. Encore une fois, j’apprécie l’originalité de son travail et je crois que ce qu’il fait en termes d’images se démarque vraiment des autres. Dans le petit monde de la photo sous-marine, ça a toujours été mon obsession. Faire différent.

Propos recueillis par Robert Dessi

- Le site de Wid Touch

Pour en savoir plus

«  On parle ici de sept-cents requins gris sur une surface équivalente à un terrain de football !   »

Après les eaux glacées de l’Antarctique, Laurent Ballesta à bien voulu nous dire quelques mots à propos de son projet en cours en Polynésie française où il a pu photographier la reproduction des mérous. Un voyage qui l’a conduit à s’intéresser dans cette zone au plus grand rassemblement de requins gris jamais observé. Une aventure photographique et scientifique passionnante, fruit de quatre années de travail.  

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Atoll de Fakarava à 30 m de profondeur.
Photo : Laurent Ballesta

« Je travaille sur un projet qui me prend beaucoup de temps et qui sortira fin 2017. Je me rends depuis quatre ans dans un endroit précis en Polynésie française où l’on peut observer un événement très particulier. Des mérous s’y rassemblent par dizaines de milliers, pour se reproduire tous en même temps, le même jour. C’est un phénomène incroyable, déjà spectaculaire en termes d’images. Tout le monde a photographié le rassemblement des mérous parce que ça dure quinze jours, mais la ponte elle-même dure moins d’une heure. J’y retourne cette année pour étudier un rassemblement phénoménal de requins, sans doute en raison de cet événement. Nous avons déjà fait une publication qui montre l’amplitude du phénomène. On parle ici de sept-cents requins gris sur une surface équivalente à un terrain de football ! » 

- Exposition Antarctica ! du du 26 avril 2016 au 16 avril 2017 au Musée des confluences 

- Documentaires « Antarctica, sur les traces de l’empereur » et « Le secret des animaux des glaces » sur Arte

- Film
« L’empereur », un film de Luc Jacquet

- Livres :
Adélie terre & mer par Laurent Ballesta et Vincent Munier
Coédition Kobalann / Paulsen
2 x 104 pages, 35 x 25 cm, 110 €

Antarctica !
256 pages, 19,3 x 290 mm, 37 €
Éditions Paulsen

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