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Laurent Baheux : « J’ai grandi en regardant Tarzan. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours rêvé de cette faune africaine »

13/03/2018 | Sandrine Dippa

Le Venezia Photo vient de s’achever. La manifestation se déroulant à Venise proposait, durant 4 ou 6 jours au choix, d’apprendre la photo auprès de trente photographes de renom (Oliviero Toscani, Peter Lindbergh, Formento & Formento…). Parmi eux, Laurent Baheux, notamment connu pour ses images prises en Afrique australe. Le photographe s’était donné pour mission de partir « À la quête du lion de Venise ». Rencontre.

Le Monde de la Photo  : Pendant 4 jours vous proposez à un groupe de férus de photo de partir « À la quête du lion de Venise » à travers les rues de la Sérénissime. Quel est le profil des stagiaires de cette masterclass réalisée dans le cadre de ce premier Venezia Photo ?

Laurent Baheux : Il y a beaucoup de débutants et des personnes en initiation-perfectionnement. Dans le groupe, certains découvrent la photographie et veulent savoir ce qu’ils font lorsqu’ils ont un appareil entre les mains tandis que d’autres veulent plus approfondir leurs connaissances. Je ne savais pas à quel public m’attendre lorsque je me suis lancé dans cette masterclass. Ça a été une grande découverte !

MDLP  : Quelle est votre approche pour leur transmettre votre savoir ?

L.B : J’essaie d’être dans le partage d’expérience. Il faut savoir que je suis autodidacte et que j’ai tout appris sur le terrain à travers mon parcours de photographe de sport, puis dans l’animalier. Lorsque je partage mes connaissances, je le fais de manière instinctive comme j’ai moi-même appris la photo. J’essaie de leur faire ressentir les choses, car il ne faut pas s’écarter de ce qu’on ressent. Même s’il y a certes des bases techniques à acquérir, aborder la photographie de façon personnelle, c’est-à-dire comme on la ressent naturellement, est primordial.

MDLP  : Abordez-vous vos prises de vue animalière avec ce même angle ?

L.B  : Oui. J’ai un peu cette approche. Comme je le disais, la technique est importante, mais j’essaie de m’en affranchir. Ça a été une volonté dès le départ. Lorsque je bossais dans le sport, le milieu était assez formaté. L’actualité avait des besoins très précis en matière d’image, le cadre était donc assez verrouillé. Ce n’était pas facile d’être créatif et de sortir de ce cadre en personnalisant son travail. Quand j’ai commencé à photographier la nature et la vie sauvage, j’ai pu bénéficier de toute la liberté qui me manquait. Je n’avais pas de commandes et j’étais libre de travailler comme je l’entendais.

MDLP
 : C’est donc le manque de liberté qui vous a fait quitter le sport ?

L.B : C’est une des raisons. Le calendrier sportif, le rythme effréné de l’actualité qui ne s’arrête jamais et que le photographe subit en permanence… On enchaîne sans souffler, sans pouvoir approfondir les sujets. Aujourd’hui, la grande différence est que j’ai la liberté de choisir mon sujet mais aussi où, quand, comment, à quelle fréquence et combien de temps je vais passer dessus.

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Zebra and birds, Kenya 2014 © Laurent Baheux

MDLP  : Pourquoi les animaux ?

L.B  : Je viens de la campagne. J’ai donc eu la chance de grandir entouré de nature et d’animaux. À la maison, avec mes parents on en avait toutes sortes. J’ai grandi dans cet univers-là, mais ensuite pour les besoins professionnels et mon activité de photographe de sport j’ai dû venir sur Paris. À un moment, j’ai fini par saturer. Le mode de vie urbain, les stades, la foule… J’ai vite ressenti le besoin de me reconnecter à des choses qui étaient plus essentielles pour moi, à cette nature et à la vie sauvage. C’est à cette époque-là que j’ai commencé à photographier les animaux.

MDLP
 : Tanzanie, Kenya, Ouganda, Namibie, Botswana, Zambie, Afrique du Sud, depuis 2002 vous avez en effet réalisé de nombreuses prises de vues dans des pays d’Afrique. Pourquoi ce continent en particulier ?

L.B : J’ai beaucoup travaillé en Afrique de l’Est car ce sont des endroits où on trouve encore une densité animale assez forte. Mais pas seulement. Pour moi, l’Afrique était l’objet de tous les fantasmes. J’ai grandi en regardant Tarzan et d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours rêvé de cette faune grandeur nature où l’on trouve les plus gros prédateurs et les plus grands mammifères. Le lion par exemple est un prédateur hors norme ! Je rêvais de ces rencontres que j’ai pu assouvir assez tard. Quand je suis devenu photographe de sport, j’ai gardé ce rêve en tête qui a fini par me rattraper.


MDLP
 : En une quinzaine d’années, comment ces paysages, cette faune et cette flore ont-ils évolué ?

L.B : Depuis le début de mon travail, je remarque que la pression démographique, la présence de l’Homme autour des zones protégées et réservées aux animaux s’intensifie alors qu’il y a quinze ans, il y avait des endroits où l’activité humaine n’existait pas. Aujourd’hui, cette pression est tellement forte que les animaux à l’état sauvage, par exemple, ne peuvent plus migrer comme ils avaient l’habitude de le faire. Dès qu’ils sortent de ces zones, ils sont directement en conflit avec l’Homme qui utilise de plus en plus de terres pour cultiver, faire paître les troupeaux ou tout simplement agrandir les villages. Ces animaux se retrouvent donc confinés dans des espaces trop restreints pour eux ce qui est problématique, car en dehors des zones protégées que je viens d’évoquer, on ne trouve plus de vie sauvage. Il n’y a pas si longtemps, les populations vivaient pourtant plus en harmonie avec la nature. Mais c’est en train de disparaitre et même les coins reculés s’urbanisent. Pour continuer sur l’Afrique que je connais bien, là-bas, l’urbanisation se fait à vitesse grand-V. Dans les zones que j’ai visitées, j’ai été témoin de l’explosion démographique. Aujourd’hui, beaucoup d’Africains n’ont jamais vu la faune sauvage dans son état naturel. Beaucoup de gens n’ont jamais vu un lion ou un éléphant en liberté, par exemple. L’Afrique et les Africains deviennent des citoyens calqués sur notre modèle et nous n’avons pas de leçon à leur donner car en Occident nous avons mis la nature sous contrôle depuis bien longtemps.

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Bird Ostrich, Kenya 2013 © Laurent Baheux

MDLP  : Et comment se passe la cohabitation avec l’Homme dans ce contexte ?

L.B : C’est compliqué mais depuis peu il y a une prise de conscience. Longtemps, les acteurs de la préservation environnementale ont considéré qu’ils devaient exclure les populations locales du tourisme écologique. Elles ne bénéficiaient donc pas des retombées. Aujourd’hui, on commence à comprendre que si on veut que ça fonctionne sur le long terme, il faut impliquer les locaux dans cette préservation et leur faire prendre conscience de la valeur de la vie sauvage. Sur place, il y a donc un travail de formation et d’éducation des jeunes à faire dans les écoles. Ils participent en tant que rangers ou comme gardes en luttant par exemple contre le braconnage.

MDLP  : Vous avez pourtant souvent dressé un tableau assez noir du rapport de l’homme à son environnement et de sa capacité à rectifier le tir. Ce qui explique aussi pourquoi vous préférez photographier les animaux et non les hommes…

L.B : En effet, toutes ces initiatives restent fragiles et je pense que globalement on ne considère plus l’animal. On ne lui accorde pas la valeur qu’il mérite et on se permet même de classer certaines espèces dans la catégorie nuisible. On inflige des dommages considérables à la vie sauvage ce qui est une grave erreur car on est peu à peu en train de consumer cette planète alors qu’on devrait plutôt chercher à vivre en harmonie avec cette Terre qui nous porte et qui nous nourrit. Il faut savoir qu’une fois qu’on aura massacré toute cette ressource, les jours de l’Humanité seront comptés. J’ai malheureusement le sentiment que cette urgence ne touche pas les masses et le grand public. Heureusement, quelques personnes font un travail formidable. Le problème est que ce travail qui peut prendre 3, 5,15 ou 20 ans peut facilement être détruit par des comportements égoïstes. Il suffit par exemple que des braconniers passent et massacrent des dizaines d’éléphants pour que ce boulot soit remis en question en quelques jours voire quelques heures, anéanti par de mauvaises intentions. C’est pour ça que je reste prudent et que je ne suis pas très optimiste. J’espère cependant vivement me tromper.

MDLP  : Revenons sur votre façon de travailler. Vous avez depuis le début fait le choix du noir et blanc. Expliquez-nous pourquoi…

L.B : Ce choix fait partie de mon histoire avec la photographie. J’ai appris la photographie dans un labo noir et blanc du temps l’argentique. Mais je ne suis pas si vieux et j’ai eu la chance d’avoir une pratique photographique à cheval entre l’argentique et le numérique. Lorsque j’ai voulu approfondir cette pratique, je me suis intéressé à mes prédécesseurs et aux travaux des Grands Maîtres comme Ansel Adams qui ne se sont jamais posé la question car à l’époque il n’y avait que le noir et blanc. Quand je suis tombé sur ces travaux, j’ai tout de suite accroché, ce qui m’a conforté dans mes choix et dans mon goût pour le noir et blanc.

MDLP  : Depuis peu vous êtes ambassadeur Sony. Comment ce rôle s’articule-t-il ?

L.B : Un ambassadeur est quelqu’un qui, de par sa pratique de la photographie, va pouvoir évaluer le matériel utilisé. Je fais donc remonter des informations suite à une utilisation intensive sur le terrain des produits Sony pour les faire évoluer. En tant que professionnel, j’apporte aussi une certaine crédibilité à la marque.

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Parthenaise cow in the meadow, France 2018 © Laurent Baheux

MDLP  : Concernant votre matériel, vous avez longtemps opté pour des appareils Nikon (boîtiers Nikon 1 V2, Nikon D3, D4, D800, objectifs Nikon 800 mm 5.6 VR, Nikon 80-400 mm VR II, Nikon 70-200 mm 2.8 VR II, Nikon 24-120 mm, Nikon 18-35 mm…). Désormais vous ne jurez que par Sony. Pourquoi ce changement ?

L.B : En effet, j’ai utilisé du matériel Nikon pendant presque 10 ans. Avant ça, j’ai même été chez Canon. Je ne change pas très souvent de matériel mais pour le coup, j’ai vraiment voulu trouver une alternative plus légère. J’étais satisfait de ce que j’utilisais mais j’en avais marre de porter un sac très lourd et du matériel encombrant. À l’utilisation, je me suis aussi rendu compte que mes nouveaux boîtiers étaient légèrement plus performants, c’est-à-dire plus rapides, et plus précis y compris dans les lumières difficiles comme avec les contre-jours que j’aime aller chercher. L’autre avantage est de pouvoir voir le sujet en permanence dans le viseur électronique. Contrairement aux reflex, ma vision avec ce type d’appareil n’est pas saccadée par le miroir. Et puis pour moi, qui fais du noir et blanc, je peux composer mon image directement en monochrome dans le viseur avant de prendre la photo.

MDLP  : Qu’utilisez-vous comme matériel ?

L.B : J’ai deux boîtiers. Un Sony a9 et un a7RIII. J’utilise plusieurs optiques dont un 24-70 mm f/2,8, un 70-200 mm f/2,8 et un 100-400 mm avec un doubleur, ce que je faisais rarement avant. Souvent les gens me demandent à quelle distance et comment je fais pour être aussi près de l’animal. Dans les faits, je ne suis jamais très près. C’est l’emploi de gros téléobjectifs et d’un doubleur qui donnent cette impression de proximité. Je n’utilise pas de trépied car quand on se pose sur un pied, on est moins mobile. Je fais donc tout à main levée, c’est une question d’habitude.

MDLP  : Quels sont vos projets ?

L.B : Je viens de terminer un séjour assez long en Afrique durant lequel j’ai été suivi par une équipe d’Arte pour l’émission Invitation au voyage qui sera diffusée en avril-mai. J’y retourne encore en juin pour un autre Workshop que j’encadre avec Voyage Passion Photo. Je pars ensuite au deuxième semestre pour plusieurs semaines en Mongolie afin de poursuivre une série sur les chevaux sauvages initiée en Islande en 2015. Mais avant tout cela, je vais participer à la promotion du livre qui vient de sortir en collaboration avec une auteure engagée dans la cause animale, Audrey Jougla : Animalité, 12 clés pour comprendre la cause animale paru aux éditions Atlande. C’est un formidable livre illustré comprenant soixante-dix photos qui nous questionnent sur notre rapport aux animaux, chose qui me touche profondément et pour laquelle j’ai envie de me battre.

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Black hen in the big garden, France 2016 © Laurent Baheux

- Le site de Laurent Baheux
- Le site du Venezia Photo

Crédit image d’accueil : ©ycbcy

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